—J'ai gagné pour votre personne un goût intense, mon ami, et cela dès la première heure. J'ai voulu voir s'il passerait, et même j'ai résisté, car je suis une honnête épouse. Il persiste; donc, je cède et vous prends pour moi, ainsi que je vous l'annonçais tout à l'heure. Mais vous trouverez bon que ce soit pour moi seule et que je n'admette aucun partage. Je ne vous en imposerai pas non plus: je me livre toute, et je réclame tout. Vous apprendrez entre mes bras, cousin, qu'il n'est félicité d'amour que dans le don total de soi, et tout votre passé vous semblera fadaises auprès de notre passion érudite. Inutile, après cela, d'ajouter que je renonce au Roi, qui d'ailleurs ne vaut plus grand'chose. Nous le déposerons: tout est prêt; des gens à moi travaillent l'opinion publique; le peuple, sachant de quelles faveurs vous gratifiez vos sujets, applaudira d'enthousiasme; nous supprimerons les impôts, nous fonderons des hospices, nous ouvrirons des théâtres gratuits, nos deux noms seront bénis et nos initiales, entrelacées comme nos bras, décoreront les monuments. Voilà le plan, Dieudonat Premier. Choisissez entre le trône que je vous offre et la prison que vous réserve votre bon ami Gaïfer.
Le prince cacha de son mieux l'horreur qu'il éprouvait pour des perfidies si méchantes et pour une Majesté si dénuée de sens moral; l'usage des Cours, pratiqué pendant un semestre, avait suffi à lui apprendre qu'un honnête homme doit faire bonne figure aux malhonnêtetés qu'il rencontre. C'est pourquoi, tout en affirmant qu'il était fort touché d'une distinction trop flatteuse, il avoua que son respect pour le sacrement du mariage allait le priver du plaisir avec lequel il aurait l'honneur d'être, Madame, de Votre Majesté, le très humble et très obéissant serviteur.
Sa réponse fut mal accueillie.
—Vous me la baillez belle, mon cher, avec vos semblants de scrupules et votre morale tardive! Le mariage! Ses devoirs sont-ils plus rigoureux pour moi que pour les autres, et nous donnerez-vous à croire que tant d'épouses légitimes viennent ici dans l'espérance d'y entendre un sermon de carême?
Dieudonat apprit avec stupeur que, six mois durant, il avait commis l'adultère à couche-que-veux-tu. La sincérité de sa surprise était si évidente que la Reine Gaude décoléra, pour étouffer de rire; elle se roulait sur le divan, comme une personne ordinaire, et sans pouvoir articuler un mot. Cette ondulation faisait généreusement valoir ses avantages naturels, et elle en prenait conscience. Mais l'amant perpétuel était dans un état d'esprit à ne pouvoir contempler qu'avec épouvante les tentations horizontales, et il souffrait d'une hilarité qui lui parut hors de saison. Enfin, la belle Gaude reprit haleine.
—O grand nigaud, joli nigaud, c'est donc vrai qu'on vous fit avaler ces couleuvres? Ne vous a-t-on pas assuré, pendant qu'on y était, que nous sommes toutes vierges et que vierges nous demeurions en attendant votre arrivée?
—Eh quoi? Pas un des époux outragés n'est venu me casser la tête!
—Ils avaient trop à faire de veiller sur la leur, tout endommagée qu'elle fût, et le Roi veillait sur la vôtre. Pensez-vous qu'il eût toléré une atteinte quelconque à sa Poule-aux-œufs-d'or? La fortune du pays reposait sur votre existence, faiseur d'écus, et votre vie était sacrée comme la patrie elle-même! L'espoir de la patrie, vous êtes cela, bel ami. Toucher à vous, ou l'essayer, ou y penser, est crime de haute trahison qui mérite la potence ou la hache, et la nation entière partage là-dessus les sages sentiments de son Roi. Profitons-en. Tout vous est loisible, mon cœur! Je vous l'ai dit, n'en doutez plus, et venez vous seoir près de moi.
—Ma conscience est écrasée de honte par l'avilissement universel que je créais sans le savoir.