Dans la minute même, la rumeur d'un complot courut dans le palais. Les uns disaient: «Dieudonat s'est emparé du Roi et du sceptre, avec la Reine.» Les autres: «Le Roi a fait jeter Dieudonat en prison, avec la Reine.» Tous se précipitèrent pour congratuler le pouvoir, quel qu'il fût. Ils entrèrent en foule dans la salle d'onyx, et virent le monarque silencieusement assis; Dieudonat se tenait debout à sa droite; Aude souriait dans un coin. Leur attitude parut énigmatique; les gens n'y découvraient aucun indice qui leur permît de savoir quel maître ils devaient saluer. Dans le doute, ils se rangeaient contre les murs, et plus personne ne voulait se risquer le premier à des propos compromettants. Enfin, Dieudonat prit la parole:

—Hommes de ce pays! Lui, votre souverain, et moi, votre hôte, nous avons souhaité vos présences pour faire devant vous amende honorable des crimes dont nous fûmes les deux complices. Nous vous avons lésés ou insultés, par ma luxure et par sa tolérance; nous avons scandalisé les peuples en leur donnant de haut l'exemple d'une double ignominie. Éclairés maintenant sur notre forfaiture, égoïsme libidineux de moi, égoïsme cupide de lui, nous en faisons pénitence par un acte public, et nous vous demandons très humblement pardon.

Le Roi muet s'agitait sur son siège en grimaçant avec des rides torturées de colère; les courtisans, épouvantés par les effets du remords sur un masque royal, ne le surveillaient qu'à la dérobée et fuyaient son regard, par crainte que, dans la suite, il ne se souvînt d'avoir rencontré leurs prunelles.

Dieudonat poursuivit:

—J'ai vécu parmi vous pour y apprendre à vos dépens que l'amour est une médaille frappée de douleur au revers. A nos dépens, vous apprendrez que toute puissance est misérable, d'autant plus misérable qu'elle paraît plus grande: car celui-ci est un monarque par le hasard des destinées, mais si, par un hasard meilleur, il avait été simplement portefaix sur le port, il n'aurait pas démérité plus qu'un autre; sa malchance et la vôtre le firent naître sur un trône, et parce qu'il pouvait trop, il a fait plus de mal. J'en ai fait davantage encore, parce que je pouvais davantage: plus puissant qu'un roi, je fus aussi plus détestable, car j'ai désolé deux royaumes.

Ayant articulé ces phrases que chacun pouvait, à son gré, trouver profondes ou creuses, il abaissa ses yeux vers le monarque. Alors, on vit Gaïfer se démener sur son séant, ouvrir la bouche pour crier, secouer furieusement la tête, en signe de dénégation, et tirer son glaive; toujours assis, il brandissait en l'air cette lame invincible, au grand péril des mouches.

—Ne te fatigue pas de la sorte, dit le magicien. Ton fer n'est pas une preuve: il ne peut rien contre la Vérité. Puisqu'une faveur du sort te permet de l'ouïr une fois en ta vie, la vérité, sache l'entendre et rougis-en: tu vaudras davantage de savoir le peu que tu vaux!

Le Roi poussa des hurlements; les ducs et pairs n'osaient bouger.

—Tiens-toi tranquille, potentat! A genoux devant tes sujets! A genoux, comme moi, pour qu'ils nous pardonnent à tous deux. Quand tu me regarderas avec ces yeux troubles? A genoux! Tu t'étonnes d'obéir, parce que tu as l'habitude de commander, mauvaise habitude pour laquelle tu n'étais pas doué. Comprends-le et humilie-toi. Ainsi j'ordonne, et je te lègue, en partant, la tâche de réparer autant qu'il se pourra les désordres qui furent notre œuvre.