—Je ne suis pas celui que vous pensez.
—Altesse, par pitié! Je n'ai plus que peu d'heures à vivre! Au coucher du soleil, si je n'ai pas payé quarante mille écus, on me saisit: un créancier impitoyable, qui fut autrefois mon ami et qui a juré ma ruine, mène l'affaire en secret, sous le couvert d'un usurier qui se montre à sa place. Quarante mille écus! Et pour cette somme infime, que dans quelques semaines je pourrais rembourser dix fois, on m'égorge ce soir.
—Je vous atteste que s'il dépendait de moi...
—Altesse, deux misérables m'ont réduit à cette détresse où me voici, le vicomte d'Avatar et le prince Dieudonat.
—Dieudonat? Que vous a-t-il fait?
—L'histoire est simple, Monseigneur. Ce vicomte d'Avatar que votre Altesse connaît peut-être, car il est reçu à la Cour...
—Je l'ai rencontré jadis chez des brigands; poursuivez.
—Il arriva nu-pieds, voilà tantôt seize ans; il m'intéressa, ou plutôt il me charmait, par sa grâce perverse et l'élégance d'un cynisme: les natures trop droites ont un jour, dans leur vie, quelqu'une de ces tendresses bizarres pour le vice; il m'éblouissait, je l'aimais, je l'ai secouru et nourri, j'en ai fait mon plus intime compagnon et je le présentais aux amis de mon père. C'est ainsi qu'il put fréquenter la maison d'un riche Lombard, séduire sa fille unique et devenir son gendre, puis son associé, et peu après son héritier: aujourd'hui, tout-puissant sur la place, il a l'oreille des ministres et fait l'homme honorable. Il ne me pardonne pas d'avoir été le confident de sa bassesse et l'artisan de sa fortune: j'en pourrais trop dire sur sa vie! Il me hait. Sa femme est parente de la mienne et c'est lui qui les a toutes deux conduites au Palais. Votre Altesse sait le reste.
—J'ignore absolument...