Lorsqu'il déboucha sur la Place, il y perçut avec déplaisir le tapage d'une animation excessive: toujours il avait prescrit le recueillement autour des exécutions, qui doivent être un enseignement moralisateur, et il réprouvait le tumulte; il fronça les sourcils. Puis, convaincu que sa présence allait ramener le bon ordre, il amplifia ses enjambées, et sentit qu'il devenait auguste.

On ne l'aperçut pas, d'abord: tous les yeux étaient tournés vers le gibet.

Une sombre masse de dos et de têtes grouillait autour du massif en maçonnerie que dominaient les trois potences, et des sifflets, des cris, des huées jaillissaient de ce chaos opaque. En arrière de la foule, comme des chiens de bergers autour de leur troupeau, des gamins criards couraient et glapissaient: «Cuic! Cuic! Ouïssez tous le dernier soupir de l'eunuque!»

—Hein? Quoi? Ils sauraient donc, les misérables? Ces gueux-là n'ont point de conscience, et divulguent ce qu'il faut taire.

Des voix anonymes chantaient: «Cons-puez le juge... cons-puez le juge... cons-puez!»

—Parlent-ils de moi, par hasard?

D'autres voix, sur le même mode, entonnaient une variante: «Co-cu, le juge, co-cu, le juge, co-cu!

—C'est bien de moi qu'ils parlent, vraiment... Damnés polissons, le cocu va vous mettre au pas! Mais il est bien désagréable, quand on représente un symbole, d'avoir une épouse volage, et les lois eussent été prudentes si, pour demeurer vénérables, elles avaient prescrit le célibat des juges comme celui des prêtres.

Il dit et s'arrêta, en levant la main droite afin de reconquérir, par la noblesse d'une attitude, cette dignité que les accidents du mariage avaient altérée en partie. Puis, bravement, mais d'une voix aigre, il articula:

—Passage à la Justice!