—Moi pas! J'enregistre. Le monde m'a fait mourir, car je meurs, et tout ce qu'il entreprend pour se faire vivre, je le constate: c'est ma vengeance.
A ce moment, le soldat qu'on opérait cessa de crier; on le vit ouvrir et fermer la bouche tour à tour, dans l'impuissant effort de ravaler sa vie.
—Il agonise? fit Dieudonat.
—Je le crains, car le voilà qui bâille comme un poisson: vois comme il imite bien le goujon au sortir de l'eau! Il a trouvé cette manière discrète de nous faire entendre sans paroles qu'il n'est déjà plus homme et qu'il dégringole l'échelle des êtres. Car les savants t'affirmeront qu'il l'a montée, par une série de lents progrès, et c'est bien juste qu'en partant il la redescende: poisson pour la minute, il sera de l'herbe demain: tout passe, et, tiens! le voilà qui passe!
Le prince se signa et dit:
—Dieu ait son âme...
—Son âme immortelle, sans doute?
—Assurément. Vous riez?
—De ta simplicité. T'es-tu jamais demandé, mon garçon, pourquoi d'innombrables niais, qui ne furent bons à rien durant leur vie, seraient indéfiniment conservés après leur mort? Entrevois-tu la destination de ce muséum éternel? Saurais-tu dire à quel besoin répondraient ces collections d'âmes, et ce que Dieu pourrait en faire?
—Justice! monsieur. La notion que j'ai de mon âme immortelle...