—S'il vous plaît?

—Il donne, lui aussi! Il donne de l'eau, le puits, et le plomb donne la colique, les miasmes donnent la fièvre, la marche donne de l'appétit, le chien donne la chasse au gibier: ils donnent tous! Faut-ils qu'ils aient de belles âmes! Tu donnes à pleines mains, quand tu as les mains pleines, comme la rivière à pleins seaux, comme la brise à pleines voiles: par bonté toujours, n'est-ce pas?

—Vous êtes farceur.

—Toi aussi, mais tu ne t'en aperçois pas... Mon pauvre petit, donner n'est pas le synonyme d'être bon. Obéir à une impérieuse destinée, comment cela pourrait-il constituer une vertu? J'imagine, pour ma part, qu'il existe deux sortes de bonté, et qu'elles n'ont rien de commun, sinon leurs gestes apparents. Tu me répondras qu'elles sont identiques par leurs effets, mais tu ne pourras nier qu'elles diffèrent essentiellement par leurs mobiles: l'une est vertu, c'est-à-dire force pensante et agissante; l'autre, la tienne, n'est point une force, mais au contraire une faiblesse, une manière d'être, intuitive et quasiment pathologique, animale plus que morale, car elle prend son origine dans l'incapacité où tu es de te soustraire aux influences extérieures, et dans ton inaptitude à contrôler par le jugement les suggestions de ta nervosité; elle est passive et négative, en somme, puisqu'elle se manifeste sans le concours de ta volonté, parfois même contre ta volonté, sans notion distincte du bien et du mal, du devoir et du droit: il lui faut aller, dès qu'on la déclanche, et elle va sans savoir où; elle est la bienfaisance, si tu veux, mais ne me dis pas qu'elle est une vertu, car l'essence de toute vertu est de savoir et de vouloir... Tu dors?

L'auditeur, cette fois, n'avait rien entendu: il se tenait immobile sur le dos, face au plafond, et les regards obstinément vrillés au huitième nœud de la seizième solive, qu'il affectionnait.

—Parions que tu réfléchis?

—J'essaie.

—Difficile, hein?

—Un peu: je me demande s'il faut faire une chose...

—Te serait-elle désagréable?