—Je te crois. J'ai douté et je me repens. Mais, par saint Thomas, patron des mécréants, tu peux préparer les ressources de ta magie! A ce soir! Voilà vingt ans que j'ai faim, et il ne me reste que quatre heures pour combiner l'écriteau de mon premier festin!

Le couvreur demanda humblement:

—J'en aurai, moi aussi, de ces cailles rôties?

—Tu en auras.

Calame tourna le dos et ferma les yeux, afin de réfléchir dans l'ombre à des harmonies de saveurs. Sur ses tablettes enduites de cire, qu'il avait habituées à recevoir des rimes, il inscrivit des noms de mets, qui s'alignaient, l'un au-dessus de l'autre, comme des petits vers mal rimés, et qui pourtant lui semblaient admirables. La nuit fut lente à venir. Enfin, le dernier lumignon s'éteignit; seule une veilleuse, au fond de la salle, brûlait devant le crucifix.

—Es-tu prêt, Onuphre? Voici l'heure propice aux orgies. Attention, je corne l'assiette! Écoute-moi bien et répète après moi! Potages: charpie de carpes aux œufs, saupoudrée de marjolaine, de romarin et de basilic; petits pâtés de bœuf aux raisins secs et gros pâtés d'alouettes aux andouilles d'agneau; ragoût de veau à l'eau de rose, bien sucré. Rôts d'oisons aux poudres du Duc, sans oublier ma caille, avec une bonne sauce camelin, qui fleure cannelle et gingembre. Entremets: beignets d'œufs de brochet aux pommes d'orange, tourte jacopine au verjus aromatisé. Vins du Saint-Pourçain, de Meulan, de Sezanne, et de la bière à la framboise! Pains de Chailly. Pour les dessertes: fromage persillé et angelots de Normandie, lait lardé au safran, échaudés et darioles diverses, pêches de Corbeil, perdrigons de Tours, noix de coudre, figues de Malte. Et nous verrons pour les épices!

Dieudonat prit les tablettes et relut à mi-voix; dès l'appel de leur nom, les plats se juxtaposaient sur le lit, écrasaient de leur poids les jambes et les ventres: il fallut les ranger au long de la ruelle. Les yeux de Polygène s'écarquillaient, ceux de Calame étincelaient, et ceux de Dieudonat étaient humides du plaisir procuré aux autres. Ils mangèrent d'abord en silence, piquant le pouce et l'index dans les plats, appliqués à savourer sans bruit, et témoignant de leurs délices par des approbations discrètes.

—Bonne cuisine!

Chacun selon sa fantaisie, ils attaquaient les ragoûts ou les rôts, mordaient dans les viandes onctueuses, suçaient les jus, léchaient leurs doigts, lapaient les gelées sur les tranchoirs. Le couvreur mastiquait avec frénésie, à l'abri de sa barbe épaisse, et ingurgitait vite, sans souffler mot, pour n'être pas lésé dans le partage: la graisse lui patinait les joues et suintait entre ses poils. Le poète dégustait avec curiosité. Entre cette goinfrerie et cette gourmandise, Dieudonat trouvait un charme à manger et à boire.