[XXXIII]

IL EXPÉRIMENTE LA GRATITUDE

Depuis quatre mois déjà, Onuphre logeait chez Polygène. On le considérait comme de la famille, et, pour le lui prouver, on ne confiait qu'à lui le soin de récurer la marmite et de rincer les écuelles, après la soupe du soir. Lorsqu'il avait fini sa besogne, les cinq fillettes lui grimpaient aux jambes ou sur les reins, afin de jouer à lui mordre une oreille. Le jeu recommençait chaque jour, sans devenir monotone: il en riait, mais moins que la vieille grand'mère, dont l'hilarité tournait au spasme, quand les fines quenottes avaient croché dans la chair vive et fait jaillir le sang. Si parfois la douleur lui arrachait un cri, la maman l'apostrophait:

—Faites pas de mal aux petites, hein?

Il n'en aurait eu garde. Elles l'aimaient bien. Le dimanche, il s'asseyait devant la porte, au soleil, et les prenait entre ses genoux, l'une après l'autre, pour leur chercher les poux, comme les nobles demoiselles font à leur chevalier au retour de la guerre.

Mais tout n'est pas jeu, dans la vie: Onuphre, à son chantier, ne gagnait qu'un sol par semaine; fidèlement, il l'apportait tout entier à dame Mélanie, qui ne manquait jamais de le soupeser dans le creux de sa main:

—Vous mangez plus que ça!

—Quand j'irai mieux, ma cousine, je gagnerai davantage...