A peine elle sortait qu'un autre visage parut: rasé, verdâtre, les sourcils froncés, et tout de noir vêtu, le Fiscal se tenait sur le seuil. Il dit:

—Dehors, vous autres, que je parle à cet homme!

Quand il fut seul avec le sorcier, Me Touillechair alla pousser le verrou.

—Reconnaissez-moi: je suis votre juge. Des raisons sur lesquelles je ne veux point m'appesantir m'incitent envers vous à la bienveillance. A la faveur d'un tumulte, vous avez pu échapper au gibet, mais non sans que la foule vous ait durement molesté, et même cassé, je crois, une rotule; ce châtiment de Dieu nous a paru suffire; je me suis abstenu de vous reprendre au médecin pour vous rendre au bourreau; bien plus, à la suite du festin qui scandalisa notre hospice par un évident caractère de sorcellerie, j'ai réussi à détourner de vous la curiosité du Tribunal. Si donc je vous devais quelque chose, entendez-moi bien, si vous estimez que je vous devais quelque chose, j'ai payé ma dette. A cette heure, je ne vous dois plus rien, que la justice. Or, vous vous êtes mis en de nouveaux périls, par une récidive de vos fautes, et la main séculière va tantôt s'abattre sur vous et vos complices.

—Sur les bonnes gens, monsieur le juge?

—Sur tous les fauteurs d'impostures! Mais les paraboles de l'Évangile nous enseignent la clémence, et lorsque nous voyons que le pécheur, après s'être adonné au mal, témoigne d'un repentir en s'appliquant au bien, notre indulgence paternelle est toujours prête, non seulement à l'accueillir, mais encore à l'aider dans l'œuvre du rachat. C'est pourquoi je vous apporte un moyen de réparer vos crimes par une action bienfaisante.

—Si je pouvais, monsieur le juge...

—Silence. Je sais que vous pouvez. Il existe en cette ville une âme malheureuse qui perd son salut éternel, par incapacité d'aucune résistance aux démons qui travaillent la chair dont elle est l'esclave. Épouse d'un homme intègre et vénérable entre tous, d'un juge qui place au-dessus de ses propres joies le souci de protéger, contre Satan et contre eux-mêmes, les êtres dont Notre-Seigneur Jésus et notre seigneur Roi lui confièrent la garde, elle le désole par les spectacles de son intempérance, et il a délibéré de lui conquérir le paradis. Puisqu'en cette créature l'âme est victime de la chair, il importe de les séparer l'une de l'autre, et d'abandonner le misérable corps à l'Esprit des ténèbres, afin que l'âme libre remonte à l'esprit de lumière. Or, entendez-moi bien: dans treize jours, à l'occasion de la sainte Pâque, par le double sacrement de la pénitence et de la communion, cette femme aura obtenu rémission de ses péchés: dans cet état de grâce, qui ne lui durerait guère, elle se trouvera provisoirement en posture de comparaître au Divin Tribunal. Le ciel vous saura gré de lui renvoyer, en un pareil moment, la brebis égarée; par un acte si louable vous aurez racheté vos fautes. Voici des cheveux de la dame, et voici la figurine de cire modelée à son image. Vous savez mieux que moi ce qui vous reste à faire. Opérez. Je vous quitte. Vous avez treize jours et vous vous sauverez en sauvant cette pauvre femme. Mais si, le soir de la Pâque, ou le lundi au plus tard, nous ne la voyons pas appelée à rendre ses comptes au Juge suprême, ceux qui le représentent ici-bas vous sommeront de leur rendre les vôtres, et vous ne devez pas espérer de leur justice une miséricorde que vous n'aurez pas eue pour la détresse du prochain. Vous m'avez compris? Ne répondez pas. Cachez ceci.