Il ne se lassait point d'admirer son domaine, ses richesses, et l'avenir indépendant que tous ces biens lui promettaient.

—Je suis mon maître! Si jeune! On me gâte. Que de sublimes choses je vais lire dans les gros livres! Mon père fut cruel envers mon précepteur, mais il est généreux pour moi; seule, la tendresse paternelle a inspiré son cœur, lorsqu'il inventa de m'envoyer dans ce lieu de délices: me prescrire la solitude en me permettant les livres, n'est-ce pas tout simplement me dispenser de conversation avec les gens qui n'ont rien à dire, et me limiter à ceux qui parlent pour dire quelque chose? Avec dom Ambrosius, j'étais seul, tandis que je vais avoir la société des plus nobles esprits qui furent en tous les temps. Un livre, c'est une âme qui se confesse; ajoutez qu'on peut l'interrompre sans avoir à lui demander excuse, et qu'on peut répliquer sans qu'il vous calotte, et qu'on peut lui objecter une sottise sans être obligé d'en rougir, et que même on peut le fermer comme on ne ferme pas les gens. C'est admirable!

Il se mit à lire tous les livres.

Entre temps, il cultivait son jardin, pendant les saisons douces, ou travaillait du bois, durant les jours d'hiver. Puis, il revenait lire; à son commandement, à son choix, les philosophes et les Pères de l'Église, les savants et les historiens, les poètes aussi, défilaient dans sa cellule et s'asseyaient sur son pupitre. Il connut tous les grands hommes de l'humanité, et les grands faits, les grandes idées; son cerveau devint pareil au monde, et vaste comme le temps.

Cette tâche avait été d'abord féconde en voluptés spirituelles: chaque fois que la beauté surgissait devant les regards de sa pensée, chaque fois que la vérité soulevait un coin de voile, tout son être s'imprégnait de lumière heureuse, et ses yeux s'éclairaient d'un feu intérieur.

Mais tant de lueurs successives, provoquant l'une après l'autre un émoi toujours pareil, finissaient par ne plus avoir que la valeur d'une fantasmagorie, et le lecteur universel s'inquiéta:

—J'admire des formes, et les habiletés qui ont produit ces formes ou formules; j'admire les souplesses du génie humain, acrobate et prestidigitateur; mais il me semble qu'au total on ne m'a pas donné grand'chose. De quoi suis-je sûr? De peu, et plus je m'instruis, moins je m'assure, puisque, à chacune des belles phrases, une autre aussi belle répond pour me démontrer le contraire: quand je les connais toutes, toutes sont démenties, et je reste sans rien.

Il en était là de ses pensées lorsqu'un matin il entendit, derrière le mur de son jardin, des bruits de pierres, de marteaux, de poutres cognées, de terre remuée, et des camions qui roulaient, des voix qui causaient vigoureusement, et des cris, des jurons. Étant d'un naturel fort enclin à s'apitoyer, tout de suite il plaignit les gens qui se donnaient tant de mal pendant qu'il était si tranquille. Le tapage dura jusqu'au soir et, dès lors, cette rumeur d'un travail invisible se renouvela tous les jours; sans doute, on jetait là derrière les fondations d'une bâtisse, d'une église, peut-être. Le petit moine ne s'en étonna point, ayant constaté par ailleurs que les prêtres, beaucoup plus que le commun des hommes sont hantés par la passion de dresser des édifices, comme si leur célibat trouvait dans cette création chaste une pâture au vœu d'engendrer et de laisser sur terre un prolongement de soi-même.

Les bruits continuaient et ils s'agrémentèrent de chansons; la lecture et l'étude devinrent difficiles, mais Dieudonat ne s'impatientait jamais, et toujours il savait prendre le bon côté des choses; d'ailleurs, ses voisins l'intéressaient, et aussi leur ouvrage mystérieux; il attendait, en regardant parfois la crête de son mur. Au bout d'un laps, les bois d'un échafaudage se hissèrent dans le ciel; plus tard, les têtes des maçons apparurent, puis leurs épaules, leurs bustes, leurs corps entiers; ensuite, un pan de mur surgit en perspective par-dessus la clôture d'enceinte, et, sans discontinuer, le bâtiment monta.

Dieudonat s'intéressait de plus en plus; il voyait les ouvriers ajouter les rangs de pierres aux rangs de pierres. Indubitablement, une église naissait: déjà la muraille latérale s'étayait de contreforts ajourés d'où s'élançaient des clochetons; elle s'éclairait de rosaces et d'ogives traversées par de fins meneaux, elle s'étalait en largeur, elle repartait en l'air, et elle montait encore; la chose inexistante hier existait aujourd'hui, et les mois entassaient les cubes sur les masses, et l'œuvre allait toujours plus haut.