—Je vous accorde que la Métaphysique soit matière à discussions, du moins en ce qui ne porte nulle atteinte à la Foi; mais l'Histoire vous a procuré la certitude, car elle relate les faits, et les faits sont indéniables.
—Le nombre des faits qu'on ne conteste pas est relativement considérable, oui, mon père, et je n'ai rencontré personne pour me nier la mort de Charlemagne ou la ruine de Ninive; mais ce qui engendra les événements, et ce qui fut leur âme, ces causes profondes qui seules sont capables de nous révéler le sens de la vie, sur cela on n'est jamais d'accord, et l'Histoire n'est rien sans cela.
—Le témoignage des hommes qui ont vu...
—Est erreur ou mensonge; l'explication des faits n'est que pure hypothèse: l'Histoire et la Légende sont deux sœurs qui se valent, mais l'une parle et l'autre chante. Je ne peux plus enseigner l'histoire.
—Rabattez-vous sur les sciences.
—Ah! la science, mon père, quel admirable tremplin d'enthousiasme et de vertiges, et comme elle nous lance au bord de l'infini! Mais, hélas! rien qu'au bord, et la netteté même des conceptions qu'elle nous permet d'atteindre rend plus cruelle notre impuissance à ne pouvoir aller plus loin. A tout existe une limite que l'entendement humain ne franchira jamais, et toujours nos crânes se heurteront au mur impitoyable d'une énigme que l'homme ne pénétrera pas.
—Les mystères...
—Au terme de tout, j'ai trouvé le mystère! La science ne nous mène qu'à de l'inaccessible, et si quelque génie arrivait jusqu'à nous d'un monde où les esprits sont supérieurs aux nôtres, afin de nous révéler ce que nous ignorons, nous l'écouterions bouche bée et nous ne pourrions pas comprendre.
—L'orgueil vous travaille, je vois.