—Hardi les muscles! Tendez-vous, les épaules! Que la volonté de ma tête dompte les lâchetés de ma bête. Je jouis de vivre, quand vous craquez de lassitude. A l'ouvrage, les bras! Même si votre travail n'amenait pas d'autre profit, j'aurais encore celui de vous avoir obligés à l'effort. Obéissez! Par la victoire qu'il nous donne sur nous, faute de nous la donner sur les obstacles, l'effort porte en lui-même sa propre récompense!

Sa joie fut grande, le jour où on l'admit à l'honneur de pétrir le pain: courbé sur le pétrin de bois, il enfonçait les bras dans la pâte et geignait à cœur joie; ses idées l'aidaient à pousser, et il se démenait en philosophant, avec des discours balbutiés qu'il scandait d'ahans:

—Dom Ambrosius, mon défunt précepteur, me reprochait parfois d'ergoter comme un hérétique, ahan! Je ne voudrais pas vous offenser, mon Dieu, mais comment se fait-il que dans vos Saintes Écritures, et dès les premières pages, je rencontre un verset où votre colère dit à l'homme: «Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front, ahan!» Que vous ayez tenu ce langage, je ne le révoque point en doute; mais, que vous ayez proféré une telle sentence comme une condamnation, et non pas comme une faveur, voilà ce que je ne parviens guère à concevoir, ahan! Certes, le pain est bon, mais la sueur n'est pas moins utile, ni moins bonne, ahan! Et si l'un nous procure la force de nos corps, l'autre entretient la santé de nos âmes; le pain est nourriture de la chair, mais l'action est l'hygiène de l'être tout entier, ahan! Rien n'est ennoblissant pour l'homme que l'effort, et en le condamnant à l'effort, vous l'obligiez à s'ennoblir, han!

Il s'interrompait pour souffler.

—Être content de soi, mon Dieu, après la tâche faite, n'est-ce pas meilleur que de se contenter sans rien faire? Mériter ne vaut-il pas mieux que jouir? Et si même on attache un grand prix à la jouissance, niera-t-on qu'elle soit plus délectable quand on l'a bien gagnée? Désirer, vouloir et espérer, tendre vers le but et rêver de lui, n'est-ce pas en profiter par avance et mieux qu'on ne saura faire quand on l'aura atteint? Savourer l'illusion, caresser la chimère, n'est-ce pas se griser d'une ivresse où l'imagination nous revêt l'avenir de charmes que la réalité va décevoir tantôt? En nous chassant du Paradis Terrestre, vous nous ouvriez le Paradis Intérieur, et pourquoi ne l'a-t-on pas dit, au lieu de raconter aux hommes que le devoir d'énergie est leur punition?

Il travaillait plus fort, quand son idée était d'en contredire une autre:

—Le fabuleux Eden où régnaient l'oisiveté, la profusion, et cet inévitable écœurement que donne la satiété, ahan! C'était le jardin du Diable et non pas celui du Seigneur, car Satan est patron là où l'homme n'a rien à faire, ahan! Il nous invente des passions pour employer nos forces, occuper nos loisirs, et nous mordons alors aux pommes qu'il nous offre, ahan! Mais l'Archange est venu et nous a délivrés en nous jetant hors du jardin, ahan!

Une mouche qui profitait de son occupation pour lui chatouiller la narine gauche le contraignit à s'interrompre:

—Plus je réfléchis à cette légende du Paradis Terrestre, mieux je sens que le texte n'est pas écrit pour nous; sans nul doute, cette apologie de la paresse fut rédigée par et pour des Orientaux, qui se plaisent à dormir à l'ombre, pendant les chaudes heures du jour: propos d'Asie! Mais un homme du Nord, ou simplement un homme, n'aurait pas inventé ce blasphème.

De fait, il se complaisait, chaque jour davantage, en son métier de souillon monastique, et il s'y adonnait, content de tout, chantant, riant, travaillant le plus qu'il pouvait, pensant tout juste assez pour récréer quelques minutes, parfaitement heureux et sans désir aucun.