A ces mots, Dieudonat joignit les mains, tout ému de tendresse filiale, et un cri monta de son cœur à ses lèvres:

—Que mon père soit sauvé, ô Dieu! Rendez la santé à mon père!

Le miracle se fit et le Duc fut guéri.

Comme il convenait, les premières actions du convalescent furent des actions de grâces, et les secondes, des actes de colère. Qu'on eût, avant sa mort, disposé de son trône et cassé ses décisions, cette criminelle audace méritait bien quelques potences. Il y réfléchissait quand les ambassadeurs revinrent de la Fortunade, et fort mal à propos se présentèrent aux portes du château, bannières déployées, pour demander le rappel du prince disgracié. Hardouin les reçut avec un visage impétueux et les invita violemment à se mêler de leurs affaires: en ce temps-là, le bonheur et le malheur des peuples n'étaient point de leur compétence; tout le monde le savait, citadins ou vilains, et personne ne contestait un axiome si véridique. Cette fois, cependant, les sujets protestèrent contre les décisions du maître: ce Dieudonat, qu'on leur enlevait cruellement, c'était leur œuvre, prétendaient-ils, puisque Dieu l'avait fait à leur prière! En résistant aux volontés du souverain, ils avaient conscience d'obéir aux volontés célestes, qui rendent les hommes si forts contre leurs adversaires, et si fermes dans leurs idées. Ils se mutinèrent donc, et pour mieux témoigner de leur mécontentement, ils accrochèrent à des arbres les collecteurs de l'impôt. A vrai dire, ces modestes fonctionnaires n'étaient pour rien dans le litige, mais leur mission ici-bas consiste tout spécialement à n'être aimés de personne, en temps de paix, et à être pendus tout de suite, en temps de troubles: c'est pourquoi les monarques considèrent à juste titre que ces sortes d'exécutions sont une insulte à leur propre personne bien plus qu'un préjudice à celle de leurs commis. Hardouin-le-Juste se fâcha de plus en plus fort, et mit son point d'honneur à venger son prestige; cette vengeance comporta des pendaisons nouvelles, et les choses allèrent de mal en pis.

Elles allaient d'autant plus mal que le Bâtard s'appliquait méchamment à entretenir le courroux dans l'âme de son père: il lui montait la tête, comme on a coutume de dire chez les petits bourgeois, bien que ce résultat soit plus particulièrement aisé à obtenir chez les puissants de la terre qui déjà, par habitude, portent la tête haute.

Depuis les derniers événements, Ludovic était exécré plus qu'autrefois, car on devinait le rôle de son influence. Mais l'inimitié des braves gens lui valait la sympathie des braves: écorcheurs et routiers réclamaient ce capitaine aventureux, avec qui on battrait campagne; des vivats lancés en son honneur sortaient, la nuit, des cabarets; sa gloire s'écrivait sur les murs, au charbon ou à la pointe du poignard. L'ambition créait un parti, la peur en constituait un autre, les groupes se formaient, et les subdivisions dans les groupes, avec des controverses, des querelles, pour cela, pour ceci. Les uns voulaient asseoir Dieudonat sur le trône, sans délai; les autres préféraient attendre que le Duc fût retombé malade et enterré; d'autres ne voulaient rien du tout, mais péroraient quand même. On discutait, on disputait, la discorde se mit partout, le potentat ne décolérait plus, et l'existence cessa d'être tenable dans ce pays naguère si heureux.

Ludovic jugea le moment opportun pour supprimer définitivement son frère.

—Toujours il en ira de la sorte, dit-il, tant que les mauvaises têtes auront un chef tout-puissant.

Le monarque gronda:

—Tout-puissant? Nul autre que moi n'a de puissance, ici!