Il s'en allait à travers les campagnes, droit devant lui, sans savoir où et insoucieux de le savoir, ne souhaitant que d'aller plus loin, encore plus loin, dans des pays où nul ne connaîtrait son nom.

—On ne tuera pas en mon nom.

Il s'enfuyait par charité; il marchait chaque jour et tout le jour, ne s'arrêtant que lorsqu'il était à bout de forces, et même alors reprenant la lutte contre sa fatigue pour avancer en dépit d'elle.

—Chaque pas que je fais sauve une existence, peut-être...

Il évitait de son mieux la rencontre des gens, par appréhension de leur nuire sans le vouloir; lorsqu'un passant lui imposait sa compagnie, il la subissait avec politesse, et le moins longtemps possible.

Or, un jour, il vit, sur le bord de la route, un homme assis qui se levait à son approche et qui venait à lui d'un air dégagé, en le saluant de la main; l'inconnu était jeune, d'agréable figure, et portait avec élégance des habits autrefois somptueux mais dépréciés par les trous; il portait aussi des éperons, bien qu'il n'eût pas de cheval, et son pas foulait le sol avec tant de certitude, son visage exprimait une affabilité si bienveillante, son geste s'ouvrait avec une courtoisie tellement hospitalière, que Dieudonat ne pouvait hésiter:

—Celui-ci, pensa-t-il, est le seigneur du pays, ou tout au moins son fils. Sa mise me paraît un peu négligée, mais pour aborder les passants avec cette autorité-là, il faut être chez soi.

Aussitôt, il décida, dans le fond de son cœur, de refuser l'hospitalité qu'on allait lui offrir. Dans le même instant, le jeune homme s'écriait:

—Sire moine, je vous salue! Bénissez-moi, mon père. Je suis votre humble serviteur. L'après-midi est beau et c'est un plaisir de marcher. Me permettrez-vous de solliciter la grâce de votre compagnie?

Il parlait alertement, avec la rapidité d'un homme qui pose les questions sans vouloir de réponse, ponctuant ses phrases d'un sourire des yeux et reprenant haleine dans un sourire de la bouche.