—Belle devise pour toi, cria Gontran qui s'esclaffait, et mauvaise pour moi!
Les deux amis s'assirent; le moine dut les imiter et prit le troisième escabeau. Immédiatement, les espèces solides et liquides qui encombraient la table commencèrent à disparaître, et chacun s'évertuait à en cacher le plus possible; un bruit de mâchoires et de tasses sonnait sans discontinuer. Dieudonat admirait l'énergie de ces appétits sonores: il regardait, écoutait, mangeait du bout des dents, buvait du bord des lèvres, et se leva enfin pour aller quérir une cruche.
—Un coup de vin, sire moine, à la santé de notre absent: je bois à l'immortel Calame!
Le moine, obéissant, trinqua. Ruprecht attaquait les vins rouges, Gontran préférait les vins blancs, et promptement leurs langues se délièrent, en évoquant les jours passés.
—Te rappelles-tu, un soir...?
Le passé aime l'odeur du vin: il monte dès qu'elle l'invite; dans les émanations de la table rougie, les souvenirs des deux compères s'élançaient en gaieté et tourbillonnaient en tapage, dansant leur sarabande autour du lumignon fumeux; en cette caverne qu'on aurait crue si éloignée de toute cité, les évocations de la rue accouraient à la file, et le souterrain se peupla d'anecdotes dans lesquelles grouillait une horde de créatures, tentation de saint Antoine où les diables étaient des gens. Sur fond de ténèbres, ces tableaux de la société absente, avivés de riches couleurs, se succédaient comme les images d'un livre d'heures très profanes: les sept péchés capitaux y eurent leur tour à l'envi, et chacun d'eux revenait dès qu'un autre lui laissait la place. Une immoralité joyeuse se démenait dans les récits, et la verve était si chaude que Dieudonat, en buvant de l'eau, devenait ivre, à entendre les propos du vin.
—Est-ce donc cela, le monde?
Quand les jeunes amis eurent vidé sept flacons, en l'honneur du passé, ils entamèrent l'avenir.
—Moi, criait Ruprecht, je suis pour l'action, tu sais! Homme d'action, moi! Toujours, j'ai été un homme d'action!