Depuis qu'il avait disparu du monde, le principal souci des gens, dans le Duché de son père, était de retrouver sa trace, et tous le réclamaient, ceux-là pour lui donner la couronne, ceux-ci pour lui donner la mort. La haine étant, en général, plus active que l'amitié, ses ennemis devaient le découvrir bien avant ses amis. Les policiers de Ludovic rapportèrent à leur maître des nouvelles qui concordaient étrangement: certain moine fugitif avait été vu naguère, près de certain village, et s'était fait passer pour le prince héritier; dans telle région voisine, tel moine avait été reçu par un nommé Ruprecht, et depuis lors, certain bûcheron prétendait avoir aperçu certain anachorète errant sur telle montagne...

L'usurpateur ne voulut laisser à personne le soin de vérifier une identité qui lui importait si fort; il se mit en route, bien décidé, s'il rencontrait son frère, à le poignarder de sa main, pour être sûr que, cette fois enfin, la besogne serait convenablement faite.

Il vint donc, tout seul et bien armé, se fit indiquer la montagne, trouva la clairière, et vit l'homme: il reconnut son rival en ce sauvage assis sur un tronc d'arbre et devisant avec une tourterelle posée sur son index.

Il se précipita en hurlant selon la coutume:

—Tue! tue!

L'anachorète crut naïvement à l'attaque d'un chasseur.

—Ne tue pas cet oiseau! Arrête!

Son ordre immobilisa l'assaillant, le bras haut, la jambe raidie, la face contractée de colère, et Dieudonat à son tour reconnut le Bâtard.

Alors, au souvenir d'Onésime et des autres cadavres, l'indignation remua son âme douce, et il ne put se tenir de crier:

—Mauvais garçon, qui tues sans cesse! Ta haine fait trop de victimes! Fratricide! Te voilà figé dans ton geste de meurtre! Je veux que, pour ton châtiment, tu restes en cette attitude et que tu te changes en statue, comme la femme de Loth, afin de servir de leçon aux méchants!