[XIV]

IL EST REJOINT PAR SON PASSÉ

L'homme s'habitue à tout, même au remords de ses fautes; à la longue, Dieudonat ne souffrait plus guère de son crime; mais il s'ennuyait énormément.

—Je songe... Je songe? En d'autres termes, je suis un songe-creux. Et que fais-je, en cette oasis? Mon bonheur? Non, puisque je sens venir l'instant où je n'en pourrai plus. Mon devoir? Encore moins, puisque j'ai découvert que la supériorité de l'homme est dans le devoir de charité, et que je m'exile loin des hommes: l'isolement volontaire, culte de soi-même, est un égoïsme, et j'aurais tort de me le dissimuler; se retirer dans un désert pour y graver des inscriptions en l'honneur de la pitié, de la fraternité, c'est d'un incontestable illogisme, malgré ce que j'ai pu dire autrefois pour m'en excuser. Dieu avait jugé bon de me revêtir d'un pouvoir, et je juge meilleur de ne pas m'en servir; suis-je sûr d'en avoir le droit?

—Tout de même... Lorsque j'arrivais ici et que la solitude me plaisait, j'ai trouvé de bons arguments pour démontrer qu'elle s'imposait à moi par pitié pour les autres; maintenant qu'elle me lasse, je la trouve incompatible avec la charité, et je démontre cela aussi. Ma logique ne serait-elle donc que l'avocat sournois de mes goûts et préférences, le serviteur inavoué ou inconscient de mes caprices? De plus malins que moi l'ont dit. J'ai trop médité sur tous ces vains problèmes, pendant des années: je m'y perds, je ne sais plus. Où est la vérité? Qu'est-ce qu'il faut faire? Où est le devoir?

Il se tourmentait bien à tort, oubliant deux lois de la fatalité, qui allaient prendre soin de se rappeler à lui et de lui tracer sa conduite.

En vertu de l'une, toute force qui réside en nous s'exercera, avec notre consentement ou en dépit de nous; s'il nous est loisible d'en restreindre l'usage, il ne nous appartient pas d'en abolir l'existence, et tôt ou tard elle aura d'impérieuses révoltes contre lesquelles l'autorité de notre raison risque de rester impuissante.

L'autre loi de fatalité, dont il avait trop peu souci, est celle qui nous rattache indissolublement à nos actions passées, et qui fait de notre existence une longue chaîne dont chaque anneau commande tous les autres; tel geste imperceptible, accompli il y a vingt ans, et dont nous n'avons pas gardé le souvenir, va nécessiter tout à l'heure le geste qui s'imposera à nous, et que nous exécuterons, même s'il nous déplaît, parce qu'il est le prolongement normal de celui qui fut, vingt ans plus tôt.