—Pour sûr, qu’on est libre!
Le printemps était venu, propice aux idées matrimoniales, et Toussaint résolut de parler à la veuve.
Il n’osait pas.
Bien qu’il fût brave marin, et sans peur dans les gros dangers, il était timide et même lâche dès qu’il lui fallait exprimer une idée. Contre une tempête ou contre un homme armé, il aurait tenu ferme, sans broncher et jusqu’à la mort; mais, contre une parole ou un regard tranquilles, il était sans force, et vaincu par avance; à tout il répondait: «Oui», même s’il pensait le contraire, et il promettait tout, quitte à ne rien tenir, acceptait tout, quitte à se dérober ensuite. Son courage de brute pouvait l’emporter jusqu’aux gestes de l’héroïsme, mais sa conscience d’homme n’était capable que de veulerie, et dans l’attitude d’un héros, il restait plus que jamais une bête en exercice de ses instincts. Quiconque eût commandé en maître l’aurait mené comme un chien fidèle, à la condition de le garder sous l’œil; mais il craignait les yeux, à moins d’être en dispute, car alors la colère le débarrassait de son âme, et il se battait avec l’énergie d’un ours.
Cette pusillanimité l’avait rendu sournois, d’une sournoiserie candide dont il ne se doutait même pas, toute pareille à celle des autres animaux. Simplement, il évitait de dire, afin de n’être pas contredit, et il se cachait, afin de n’être pas empêché. Il en arrivait de la sorte, à vivre beaucoup en lui-même, couvant des projets dans son coin, et les apportant tout d’un coup, à la manière d’une poule disparue qui revient brusquement avec sa nichée de poussins.
Car il avait, pour les instants décisifs, un remède à sa poltronnerie: il buvait, sachant très bien qu’alors il viderait son cœur, dirait tout, casserait tout, sans avoir à s’y décider, et qu’au réveil il trouverait la besogne faite et bien faite.
—Et puis, quoi? Si elle refuse, tant pis pour elle!
Un soir de mai, il buvait chez Anne-Marie, seul à l’heure de la soupe. La vieille tardait à rentrer.
Il pensa: «Peut-être aujourd’hui, je dirai...»
Il but la seconde bolée; quand il demanda la troisième, la marchande lui sourit en posant la tasse.