LE POISON

ILLUSTRATIONS EN COULEURS
DE LUCIEN SIMON

ÉDITIONS RENÉ KIEFFER
RELIEUR D’ART
18, RUE SÉGUIER, 18, PARIS, VIe
1920

LE POISON

A l’embranchement des deux chemins, cent mètres en avant du bourg, le petit cabaret trapu, à toit de chaume, avec son bouquet de branches sèches au-dessus de la porte basse et ses deux fenêtres carrées qui ressemblaient à des yeux sombres, regardait la route de Fouesnant.

La maison n’avait pas toujours été le taudis où les passants entrent pour boire. Autrefois, quand le père Guillou était encore de ce monde, il savait nourrir sa femme et sa fille: avec sa gabare, il faisait le camionnage de Groix et des Glenans, et gagnait bien. Mais, un jour, étant allé à Concarneau pour charger du ballast, il avait, plus que de coutume, couru les cabarets du port, avec des amis, et le soir, furieux d’alcool, on l’avait vu sauter dans son bateau, injuriant ceux qui voulaient le retenir, et menaçant son matelot de lui casser la tête, s’il mettait le pied dans la barque. Guillou avait pris le large, tout seul, et personne ne le revit plus jamais.

Les deux femmes, à cultiver leurs quatre carrés de patates, n’auraient pas trouvé de quoi manger; elles ouvrirent chez elles, dans la chambre unique, un débit de boissons. Au fond, les deux lits s’encastraient au mur, voilés par des rideaux de serge peinte, et dans la vaste cheminée un feu de bouses brûlait sans cesse. Le mobilier était simple: une vieille table en chêne, une autre plus neuve en bois blanc, trois tabourets et trois chaises, un banc, un tonneau de cidre dans le coin; sur des rayons de planches, vingt bouteilles exhibaient leurs étiquettes voyantes; une image de couleur était piquée à la muraille, portrait d’un président barré du cordon rouge; une frégate peinte en bleu vif pendait du plafond, accrochée à la poutre par la pointe de son grand mât.