A force d'ignorer et d'admirer, l'esprit public en était venu à cette sorte de vénération craintive, où le respect se mélange d'effroi, et, lorsqu'on devisait du couple, on n'en parlait plus qu'à voix basse. On en menaçait les petits enfants pour les rendre sages; mais tant de passion aussi se dégageait de ce mystère que, malgré la piété des deux amants, on évitait d'y faire allusion en présence des jeunes filles.
Car une légende s'était formée, peu à peu.
Cette légende racontait que deux êtres très beaux, très riches, puissants dans leur pays, deux êtres d'élection, et peut-être royaux, avaient l'un pour l'autre un amour infini, et leur univers se limitait à eux-mêmes. Ils avaient donc résolu de se retrancher des villes et de réfugier leur bonheur dans un cloître d'amour. Ils avaient choisi, pour la beauté de leur corps, de leurs âmes et de leur tendresse, le plus beau paysage. Ensemble, ils avaient dit adieu à toutes les choses, à tous les hommes, à toutes les vanités, et seuls dans leur cadre beau, ils vivaient de leur beauté.
Amants, époux? Peu importait, car, à vrai dire, ils étaient plus que mariés, et n'étaient qu'une seule vie en deux corps. Une effrénée passion les jetait sans cesse aux bras l'un de l'autre, une passion inlassable et mythologique, et dans leur chambre conjugale, et sous les dômes de verdure, et sur les lits de mousse, leur perpétuel amour exhalait des murmures extasiés.
Les bourgeois de la ville prétendaient même, à voix plus basse, que, pendant une chaude nuit d'août, un poète curieux avait réussi à débarquer sous les saules du parc, et qu'il avait vu, de tout près, des choses, et entendu.
Les deux amants, dans une anse retirée, au clair de lune, se baignaient, nus. Blancs et lisses, ils ressemblaient à deux statues de marbre qui, tout à coup, se meuvent dans la nuit. Leur nudité était si merveilleusement pure que le poète avait pu contempler la femme sans que sa propre chair osât se troubler un instant. Devant la majesté surhumaine du couple, il avait cru assister par miracle à l'animation d'un poème vivant. Et le poème avait parlé.
Ary disait:
—Viens dans le clair de lune, Ellen, pour que j'adore mieux la divinité de ton corps. Je te sais toute, et cependant il me semble que je t'apprends toujours, car ton geste est éternellement nouveau. J'ai recueilli dans ma pensée tous les aspects de toi, dans toutes les poses de ta vie. Ils sont là, sous mon front, et cent mille statues peuplent ce musée de mon esprit. Si bien je t'ai conquise en moi, ô ma beauté, que nous pouvons mourir! Car, si nos corps n'existaient plus, mon âme immortelle perpétuerait par le souvenir les cent mille images de ta chair, que je porte et garde pour l'éternité tout entière!
Ellen répondait:
—Mourir est peu de chose, puisque la mort ne nous séparerait pas. Nos âmes s'en iront ensemble dans les jardins de Dieu, plus beaux encore que les nôtres, et sous les arbres du Paradis nous revivrons par la mémoire la religion de nos baisers.