--Qui alors, dit-elle en riant, un lord, un prince italien?
--Non, mais un gentil garçon, moins esclave de cette vie bourgeoise que vos parents, un être plus aimable, plus vivant plus aventureux! N'en connaissez-vous point?
--Ma foi, non, je n'en connais point!
Et ce fut moi qui n'osais pas insister.
A quelques jours de là, me trouvant dans la boutique de M. Delavigne, qui raccourcissait mes cheveux, je vis entrer Valère Bouldouyr qui venait acquérir je ne sais quelle lotion. Il me serra la main, son flacon enveloppé, il s'en alla.
--Tiens, me dit le coiffeur, vous connaissez M. Bouldouyr maintenant?
--Mais oui, pourquoi pas?
--Vous ignoriez même son nom, il y a quelques mois. Pauvre M. Bouldouyr! Il n'a pas de chance avec son amie, vous savez, cette personne blonde, qui se promène à son bras dans le Palais-Royal. Elle a presque tous le soirs des rendez-vous avec un jeune homme à favoris dans les petites rues du quartier. Je les rencontre souvent en allant faire ma partie à _la Promenade de Vénus,_ ou bien quand j'en reviens. Ils rôdent autour des Halles, reviennent par la rue du Bouloi, la rue Baillif, la galerie Vivienne. Il y a là un tout petit café dans lequel ils entrent. Et pendant ce temps, l'honnête M. Bouldouyr garde à cette petite rouée sa confiance. Ma parole, il y a des moments où j'ai envie de tout lui dire...
Delavigne parlait ainsi, tandis que, plongé dans la cuvette, j'avais le chef oint et malaxé d'une main énergique. Je ne pouvais guère protester. Le shampoing fini, je me levai comme un Jupiter tonnant, et je fis descendre la foudre sur l'obscur blasphémateur:
--Monsieur Delavigne, si vous voulez conserver ma clientèle et celle de M. Bouldouyr, je vous conseille de tenir votre langue tranquille et de ne plus répandre ces calomnies. La jeune fille dont vous parlez si légèrement est la propre nièce de M. Bouldouyr, et ce jeune homme blond qui l'accompagne, son fiancé. Apprenez dorénavant à respecter les gens honnêtes.