--Mort, Valère Bouldouyr! Et de quoi donc?

--On n'a jamais bien su. Au fond, monsieur, il est mort de tristesse. Depuis que sa nièce ne venait plus le voir, il ne vivait quasiment plus, le pauvre homme! Parfois, il me disait: "M'ame Bonguieu, ça ne durera pas encore longtemps comme ça, j'ai trop de chagrin. A mon âge, on ne s'attache pas aux gens pour s'en détacher aussitôt après! Ça va tourner mal!" Il ne croyait pas si bien dire! Il a pris un refroidissement et, tout de suite, il a été perdu. On sentait qu'il n'avait plus de goût à vivre, il s'est laissé aller. Il est mort comme un poulet, voyez-vous, le temps de dire ouf, et c'était fini...

Avant de me retirer, je demandai à Mme Bonguieu ce qu'on avait fait de ses livres, de ses meubles.

--Comme il n'avait pas de testament, son frère a hérité de tout. C'est un vilain homme, vous savez! Il est venu avec une charrette, il a tout emporté, et on m'a dit qu'il avait tout vendu pour ne rien garder du défunt.

Ainsi il ne restait rien, rien, de cet homme obscur qui avait été mon ami et en qui, quelques années, le monde avait pris conscience de sa beauté quotidienne, presque invisible aux autres humains! Il me faut ajouter ici qu'à mon chagrin se mêlait quelques regrets moins désintéressés.

C'est un dur esclavage que d'être un collectionneur, un bibliophile! Malgré moi, je songeais à ces beaux livres que j'avais vus là-haut, à ces premières éditions des compagnons d'armes de Bouldouyr, aujourd'hui si rares, aux précieux autographes de Mallarmé, à la gravure d'Odilon Redon. Tout cela aussi était perdu sans rémission!

Je me retirai, je regagnai mon appartement, je vins contempler les fenêtres closes de mon voisin. Le front contre la vitre, je pleurai à leur vue. L'injustice de cette vie et de cette mort me glaçait de colère et de tristesse. Pourquoi une telle férocité du Destin, pourquoi mon ami n'avait-il pu, du moins, conserver jusqu'au bout la seule consolation de sa malheureuse existence?

L'automne dévastait notre jardin; les charmilles essayaient de conserver quelques feuilles, qui s'agrippaient désespérément à elles, mais il suffisait d'un peu de vent, de moins encore, je pense, de l'ombre tourbillonnante d'une fumée, de la moiteur du brouillard, pour qu'elles se détachent tout à coup, renoncent à la lutte, se laissent tomber. Le grand bassin en était tout constellé, et le lierre, qui grimpe aux jambes de Victor Hugo, en retenait des grappes. Là-dessus traînait un ciel sans éclat, aveugle comme une vitre dépolie, et la nuit, les plaintes maussades du vent, soufflant et gromelant dans les cheminées, obsédaient mes oreilles.

--Qu'est devenu Pizzicato? Me demandais-je alors. Et qu'était devenue Françoise? Je ne pouvais m'en informer chez elle, mais il me restait la concierge de Victor Agniel, rue de la Femme-sans-Tête. J'y appris que mon filleul, après son mariage avec Mlle Chédigny, avait donné congé sans laisser d'adresse.

--Il n'a pas même voulu qu'on fasse suivre sa correspondance, ajouta le jeune fille lymphatique, qui me communiqua ces renseignements. Personne ne sait ce qu'il est devenu!