—Vous vous y habituerez... d'ailleurs, il vous aime, m'avez-vous dit?...
—Je crois qu'il est fort amoureux de moi, mais, Barras, entre amis, on peut se faire de telles confidences, ayant passé la première jeunesse, puis-je espérer conserver longtemps cette tendresse violente qui, chez le général, ressemble à un accès de délire!...
—Ne vous inquiétez pas de l'avenir...
—Si, lorsque nous serons unis, il venait à cesser de m'aimer, ne me reprochera-t-il pas sa faiblesse, son abandon?... Il se repentira de l'illusion subie. Il cuvera l'amertume de l'ivresse dissipée. Ne regrettera-t-il pas un mariage plus brillant, avec une femme plus jeune, qu'il aurait pu contracter! Que répondrai-je alors? que ferai-je?... je pleurerai... Autant m'éviter les larmes...
—Ne prévoyez donc pas ainsi les malheurs... On souffre à devancer les misères!... Bonaparte est un gaillard voué au bonheur... Êtes-vous superstitieuse? Il m'a confié qu'il avait une étoile, et qu'il y croyait...
—Moi, à la Martinique, une négresse qui pratiquait les enchantements, et dont les prophéties locales se sont toutes réalisées, m'a prédit que je porterais un jour une couronne de reine... Je ne vois pas bien Bonaparte roi et moi partageant son trône...
—Vous pourrez partager avec lui la gloire qui couronnera le commandant en chef de la plus belle armée de la République.
—Que voulez-vous dire, mon cher Barras? demanda Joséphine surprise, se souvenant de l'altercation avec Carnot qu'elle avait entendue, et dont le général Bonaparte faisait l'objet.
—Je veux dire que vous serez la plus heureuse des femmes, comme vous êtes l'une des plus belles reines de beauté de notre République, si vous épousez Bonaparte... et comme cadeau de noces, moi, votre vieil ami, reconnaissant aussi envers le général qui m'a si bien mitraillé les insurgés des sections, je mettrai dans votre corbeille un joli bijou...
—Vraiment!... quoi donc? une agrafe d'or avec des diamants, comme en porte la belle madame Tallien?...