Ce devait être tâche facile. L'hôtel était en face. Il n'y avait qu'à traverser la place. Il comptait que le colonel Doucet, ayant reçu son brevet de général, avait exécuté ses ordres et mis en arrestation le sous-chef d'état-major Laborde. La prise de possession de l'état-major n'était plus qu'une formalité.

Alors il se dirigea, seul, vers l'hôtel, passant au milieu de la place Vendôme, où se rangeaient les détachements de la garde de Paris envoyés par le colonel Rabbe. Au moment où il allait franchir le seuil de l'hôtel, il aperçut un homme de très haute taille, portant un costume moitié civil, moitié militaire, longue redingote boutonnée, pantalon à la hussarde, un bonnet de police sur la tête et une énorme canne pendue, par un cuir, à son poignet. L'homme avait, sur sa redingote, la croix d'honneur.

—Il me semble connaître cette tête-là!... se dit Malet. On dirait un ancien tambour-major, nommé La Violette; serait-il des nôtres?...

Il eut un instant l'intention de s'arrêter et de parler à ce vieux soldat, en qui il supposait un partisan, mais les moments étaient à compter; il ne s'était que trop arrêté en chemin, pour Ladré et le général Desnoyers; à présent il avait hâte d'achever son entreprise audacieuse et d'avoir un siège légal en prenant possession de l'état-major. De là il dirigerait, à sa guise et pour ses desseins, toutes les troupes restées en France et la garde nationale, force armée mécontente, prête à soutenir de ses baïonnettes délibérantes le gouvernement insurrectionnel. L'état-major, c'était son palais des Tuileries. Là il régnerait, là seulement il serait son maître et tiendrait dans ses mains tous les fils du pouvoir.

Malet s'avançait, triomphal, dans son rêve étourdissant. Oh! l'étonnante féerie qui continuait, que rien ne venait interrompre!

Le prisonnier de la nuit commandait à présent à des troupes, donnait des ordres, nommait à des emplois. Il avait supprimé le gouverneur de Paris. Il logeait à la Force le ministre et le préfet de police, dont les détenus évadés, ses complices inconscients, occupaient les hôtels. Nulle part ne s'élevaient de protestations; personne ne mettait en doute les pouvoirs du remplaçant d'Hullin. Encore un petit effort, et à l'hôtel de l'état-major, la féerie devenait réalité, le conte de fées fabuleux se changeait en événement mémorable, et la nuit fantasmagorique finirait par une grande journée historique...

Rien ne semblait plus à redouter, et Malet, relevant la tête, superbe, orgueilleux, confiant, résolu, ne connaissant plus d'obstacles, entra dans l'hôtel de la place Vendôme, en se disant, la main sur son épée:

—Napoléon n'est plus rien et je possède sa baguette magique!...

Il ne se doutait pas qu'au poignet de ce vieux soldat, géant à grosse canne, qu'il avait cru reconnaître dans la foule des badauds, se balançait la véritable baguette qui allait changer la féerie, rendre aux carrosses merveilleux la forme des citrouilles et substituer aux palais improvisés les prisons.

[XVII]
LE CAFÉ DU MONT SAINT-BERNARD