—Le colonel Henriot fera bien de monter la garde, cette nuit, à la porte de sa fiancée, s'il veut demain la conduire à l'autel dans sa robe nuptiale!

Au dîner qui fut somptueux et longuement servi, on remarqua avec la plus grande surprise que l'Empereur demeura, jusqu'au troisième service, à table, lui qui se levait d'ordinaire aussitôt les premiers plats servis.

Il prolongea le dîner, lançant au grand maréchal, placé auprès d'Alice de Beaurepaire, des questions et des regards qui s'adressaient surtout à sa jolie voisine.

Duroc répondait de son mieux, facilitant le manège de l'Empereur qu'il n'avait pas tardé à surprendre. Tous les généraux, tous les courtisans de Napoléon étaient un peu ses pourvoyeurs. Lorsqu'il avait jeté son dévolu sur quelque dame réputée aimable, susceptible d'être, entre deux dépêches, entre deux audiences, presque entre deux portes, honorée de l'amour instantané et tout physique dont il était en ces occasions capable, c'était à qui s'empresserait de deviner, de favoriser, de devancer les désirs du maître. Les maris, indirectement, par leur surveillance molle, encourageaient leurs femmes à l'auguste adultère; les amants, négligeant leurs maîtresses, les poussaient à une si flatteuse trahison; les pères laissaient orgueilleusement leurs filles s'égarer du côté du canapé impérial. Ces élégants proxénètes portaient, les uns, des titres sonores de la plus vieille aristocratie française; les autres, des noms retentissants que la victoire avait blasonnés; mais tous, également inconscients et asservis, ne pensaient qu'à se montrer complaisants domestiques. Constant avait des ducs et des maréchaux pour collègues dans le service du petit entresol.

Ceux qui ont reproché à Napoléon son immense orgueil, son dédain des sentiments ordinaires de l'humanité et le souverain mépris des hommes qui perçait dans ses actes, dans ses paroles, dans ses regards, n'ont-ils pas vu que les choses autour de lui justifiaient le dédain et l'orgueil? Quant au mépris, les hommes qui l'approchaient ne le sollicitaient-ils pas? Quel homme résisterait au désir de se trouver grand au milieu d'une foule agenouillée? Durant quinze années de vraie puissance, Napoléon ne vit autour et devant lui que des nuques inclinées. Patience! viennent l'Anglais, le Prussien, le Russe et l'Autrichien enfin victorieux, et toutes ces échines courbées se redresseront, les anoblis d'hier avec les hobereaux de jadis iront faire la courbette devant le ventre de Louis XVIII, et, pour faire oublier leurs services d'alcôve et leurs fonctions d'antichambre, tous ces auxiliaires de Constant s'efforceront de reléguer bien loin, dans l'Afrique australe, celui dont la vue seule évoquerait leur ancienne domesticité.

Le charme qu'éprouvait visiblement l'Empereur en la présence de la fiancée d'Henriot, à la ronde des courtisans et des dignitaires, par des clins d'yeux significatifs, des coudes poussés, des toussements étouffés, et des prises de tabac offertes avec malice et acceptées d'un air entendu, bien vite fut signalé, constaté et commenté; seul, Lefebvre, très occupé par ses devoirs de maître de maison, comme le futur mari, ne s'était aperçu de rien. Cécité naturelle. Ordre logique.

Mais la préoccupation de Napoléon, si visible quand Duroc se penchait vers Alice, semblant lui traduire la pensée d'amour et de convoitise qui jaillissait en éclairs des yeux si vifs, si étranges de son maître, puis l'embarras inattendu que témoignait l'amoureux despote quand il adressait directement la parole à la fiancée d'Henriot, tout ce manège révélateur n'avait pas échappé à la maréchale.

Elle frémissait d'impatience. Sous la table ses pieds agités et nerveux se heurtaient, comme des cymbales sourdes, rythmant sa nervosité. Elle sentait le sang empourprer ses joues. Elle aurait voulu se lever, lâcher ses convives, intervenir, parler, et avec le sans-façon dont elle avait fait montre deux ou trois fois, dans des entrevues mémorables, apostropher Napoléon, lui reprocher son dessein, l'en détourner, et, avec audace, comme lors de la terrible scène de nuit du palais de Compiègne, où il s'était agi de sauver Neipperg, préserver l'honneur d'Alice et garder à Henriot le cœur de sa femme. Oh! elle savait bien ce qu'il fallait dire! Elle connaissait l'art de prendre Napoléon, de le surprendre surtout. Mais il fallait l'aborder, se trouver face à face avec lui. Et l'étiquette la clouait sur sa chaise, devant l'Empereur. Elle mâchonnait avec rage son pain, sans toucher aux plats qu'on lui passait et, par moments, pour se soulager, elle décochait des regards furieux à Lefebvre, qui, ne comprenant rien à l'émotion de sa femme, roulait autour de lui de gros yeux ahuris et se disait avec inquiétude:

—Est-ce que j'aurais, sans m'en apercevoir, lâché quelque sottise?... L'Empereur n'a pourtant pas son air des mauvais jours... jamais, au contraire, il ne m'a paru de meilleure humeur... Pourquoi donc Catherine me regarde-t-elle ainsi? Pour sûr il y a quelque chose, mais quoi?...

Cette sérénité impériale qu'il constatait le rassurait un peu. Pourtant, il ne parvenait pas à deviner le motif qui rendait Catherine si visiblement irritée. Oh! il la connaissait bien, sa bonne femme! Il ne se trompait jamais à sa physionomie. «Elle a mis son bonnet de travers, ce matin! murmurait-il; gare la bourrasque!» Et il se faisait tout doux, tout gentil, laissant passer la trombe et grêler l'averse. Mais quel accroc à la réception, quelle anicroche, quel contretemps avaient pu troubler ainsi la maréchale? Tout ne se passait-il pas admirablement? Les invités se montraient ravis, la fête bien ordonnée n'attirait que des compliments, et l'Empereur souriait. Qui diable avait dérangé, en une si belle journée, le bonnet ou plutôt le diadème à plumes de la Sans-Gêne!... Et cette anxiété gâtait au bon maréchal sa satisfaction de maître de maison, sa joie de voir l'Empereur content.