Cette union, si longtemps désirée, enfin avec le jour s'accomplirait. Encore quelques tours d'aiguille sur le cadran de la grande horloge du château de Combault et elle serait la femme de son ami d'enfance, devenu un vaillant jeune homme, un des brillants officiers de l'Empereur, un colonel à qui peut-être était réservée la gloire des Lasalle, des Nansouty, des Murat,—pourquoi, comme Lasalle, ne deviendrait-il pas général? Était-il impossible même qu'il fût un jour roi comme Murat, qui l'était déjà, comme Soult, qui avait failli l'être, comme Bernadotte qui le serait bientôt? Reine?... Et pourquoi pas? Est-ce qu'il y avait quelque chose d'interdit à l'espoir, à l'ambition, sous Napoléon?
Alice, tout en disant qu'il était improbable que son rêve pût atteindre ces hauteurs éblouissantes, se souvenait que les plus audacieuses suppositions étaient permises aux jeunes filles qui épousaient des officiers comme son Henriot. Ainsi que dans les contes de fées, l'Empereur, magicien surhumain, changeait en manteaux de cour les sarraux, en couronnes les bonnets de paysannes, et les chaumières en palais. Dès qu'il touchait de son sceptre un meunier comme Lefebvre, une bergerie comme la maison natale de Catherine, il faisait de la bergerie un château, et du meunier un duc. Voilà qui dépassait les prodiges des bonnes fées de Perrault!
Et Alice ajoutait, à peu près comme Catherine:
—Qu'il est puissant, qu'il est bon, l'Empereur! Qu'on est fier de le servir! Qu'on est heureux de l'aimer!...
Quand la maréchale, après l'avoir reconduite dans la chambre où elle devait dormir sa dernière nuitée de jeune fille, l'eut laissée à ses rêveries et à ses préoccupations de future épouse, sa songerie se reporta, non sans une sensible et vaniteuse satisfaction, sur la personne de l'Empereur. Durant cette journée de fête, qu'il avait été aimable, empressé, galant presque! On le disait parfois si bourru, si impatient, si brutal même, avec les femmes. Auprès d'elle, il n'avait eu que paroles douces, et qu'agréables compliments...
Alice faisait ainsi son examen de minuit, la fenêtre ouverte, dans l'attente où elle se trouvait d'Henriot qui devait, comme chaque soir, venir lui murmurer quelques doux propos d'amour avant de regagner son logis. Elle regardait les grands arbres du parc dont la ligne noire, barrant l'extrémité du jardin, se trouvait éclairée en diagonale par les clartés venues des chambres du château. Elle reprenait un à un, l'œil perdu vers le fond sombre du parc, les menus faits de la journée. Elle se souvenait, non sans un peu d'orgueil, que l'Empereur avait même poussé fort loin pour elle l'amabilité. Ce que les yeux si expressifs du souverain semblaient lui exprimer avec une certaine réserve: qu'il la trouvait jolie et que si elle n'était pas destinée à ce brave Henriot, il la courtiserait, le grand maréchal le lui avait plus nettement formulé.
Usant d'une franchise assez embarrassante, le duc de Frioul lui avait demandé, adoucissant par un sourire la brutalité de la sollicitation, si elle consentirait à venir retrouver l'Empereur, cette nuit-là même, dans son appartement. Sa Majesté avait tant de choses à lui dire! Elle craignait de s'entretenir trop longuement avec elle, devant les invités du maréchal Lefebvre qui ne perdaient jamais de vue un colloque impérial. Oh! Sa Majesté n'avait d'autre intention que de lui présenter plus librement ses hommages et de mieux lui témoigner tout le plaisir qu'elle lui ferait, quand, devenue l'épouse du colonel Henriot, elle viendrait aux Tuileries ou à Saint-Cloud animer de sa grâce et de sa jeunesse les réceptions impériales.
Elle avait ri de la singularité de la proposition, considérée comme un badinage, et d'un refus, donné en riant, elle s'était excusée de ne pouvoir accorder à Sa Majesté l'entretien qu'elle lui faisait l'honneur de demander. Si les curiosités en éveil et les malignités en suspens avaient à s'exercer lorsque l'Empereur se montrait galant et attentif en public auprès d'une jeune femme, c'était offrir aux médisants une trop belle et trop vraisemblable occasion que d'accepter un rendez-vous de Sa Majesté. Sûre d'elle-même, défendue par l'amour qu'elle éprouvait pour celui qui allait être son mari, Alice n'avait pas pris très au sérieux le langage de Duroc. Elle n'en avait même pas saisi complètement la portée. Son âme innocente, sa pensée pure, n'allaient pas au delà d'une galanterie verbale, d'une conversation enjouée avec des compliments et des fadeurs, une distraction sans gravité, sans danger non plus, que l'Empereur voulait prendre après les solennités de la journée. On disait qu'il avait parfois de ces désirs de la causerie en tête à tête avec des jeunes femmes, et qu'il avait ainsi fait appeler plusieurs fois, soit des princesses de sa famille, la reine Hortense, la grande-duchesse Stéphanie, voire de simples dames de la cour, madame de Brignole, madame de Luçay, pour s'entretenir et deviser avec elles à l'issue de cérémonies religieuses ou de longues réceptions diplomatiques.
Elle ne soupçonnait donc nullement le coup de désir qui avait un instant fouetté les sens de Napoléon. Sa pensée de pauvre petite colombe ignorante du danger n'allait pas jusqu'à supposer la convoitise de l'aigle.
En lui, elle n'avait vu innocemment que l'homme aimable, non l'amoureux. Peut-être n'entrait-il pas dans son esprit que Napoléon pût devenir un amoureux?