Ces peintres, dont les toiles étaient dédaigneusement refusées par les marchands de la rue Lafitte, qui auraient cru déshonorer leurs vitrines en les exposant, mais qui devaient, par la suite, presque tous devenir les favoris des commissaires-priseurs et les bénéficiaires nominaux des grosses adjudications à l'hôtel Drouot, se nommaient Édouard Manet, Renoir, Pissaro, Guillemet, Claude Monet, Fantin-Latour et Degas, le dessinateur des danseuses aux tutus en éventail s'arrondissant au-dessus des crosses de contrebasses.

Durant cette période suffisamment laborieuse, mais qui fut, en quelque sorte, le temps d'incubation littéraire du futur romancier, Zola s'éparpilla en diverses besognes, plus ou moins lucratives. Il donna, sans grande réussite, un roman populaire, les Mystères de Marseille, d'où fut tiré, en collaboration avec Marius Roux, un drame éphémère. Représenté au Gymnase de Marseille, sous la direction Arnauld, il eut quatre représentations mouvementées. Le roman, véritable feuilleton à la Ponson du Terrail, était inférieur aux productions similaires. En littérature, le fameux axiome, qui peut le plus peut le moins, n'est pas vérifié. Dans l'art des Richebourg et des Montépin, Zola se montra tout à fait secondaire. Ce feuilleton, qui fut, par la suite, repris par un journal parisien, à grosse influence, le Corsaire, dirigé par Édouard Portalis, ne réussit pas davantage à sa réapparition, malgré une publicité considérable et un lancement excellent. Le roman populaire, dédaigné des lettrés et des snobs mondains, qui parfois, secrètement, prennent grand plaisir à en suivre les péripéties, n'est pas aussi aisé à confectionner qu'on le prétend. L'exemple de Zola est là pour démontrer que le talent n'est pas universel, et que la descente vers le bas et le vulgaire est, pour certains, aussi difficile que l'ascension vers le raffiné et le sublime.

Ici et là, le patient et opiniâtre producteur colportait les produits de sa plume. Il fit accepter un «Salon» au journal occasionnel, la Situation, que dirigeait un journaliste de talent, Édouard Grenier. On y défendait les intérêts très compromis du roi aveugle, Georges de Hanovre, dont le royaume était livré aux crocs du dogue Bismarck. Une étude intéressante sur Édouard Manet, que publia l'élégante revue d'Arsène Houssaye, l'Artiste, des articles de critique littéraire dans le Salut Public de Lyon, marquèrent les années 1866-67-68. Une comédie en un acte, en prose, dont quelques scènes avaient été primitivement versifiées, ayant pour titre la Laide, fut achevée, présentée à l'Odéon et refusée. Elle n'a jamais été jouée. Qu'est devenu ce manuscrit inédit? Mystère.

Zola présenta également au Gymnase (de Paris) un drame en trois actes, Madeleine. Refusée, cette pièce fut transformée en roman: c'est Madeleine Férat, qui a été réimprimée depuis. Elle avait paru en feuilleton sous le titre de: la Honte. Ce roman souleva des protestations; le journal dut en interrompre la publication.

Toute une série d'insuccès, voilà le bilan de ces années d'attente. Un autre se serait découragé, eût peut-être cherché un nouvel emploi, donnant la sécurité mensuelle, et eût renoncé à la littérature, ou du moins n'y eût consacré que les heures de liberté. Zola ne voulait rien sacrifier de son indépendance. Il se remit, avec plus d'opiniâtre entrain, à sa table de travail, fuyant la servitude bureaucratique et bravant l'incertitude du lendemain.

Il vivait isolé, cantonné dans son cercle fermé de camarades, comme lui, pauvres, inconnus, sans entregent. Aucun de nous, je parle de la jeunesse littéraire et politique des dernières années de l'empire, jeunesse remuante, agissante, faisant parler d'elle, ne le connaissait. Il assistait, paraît-il, à la tumultueuse et légendaire première d'Henriette Maréchal. Il devait certainement manifester avec nous, mais sans se faire remarquer, et ce fut à notre insu qu'il mêla ses bravos aux nôtres, durant les retentissantes représentations de l'œuvre, d'ailleurs médiocre, des Goncourt, qui ne méritait ni des applaudissements aussi frénétiques, ni des sifflets aussi stridents. On s'était rassemblé là comme à une autre bataille d'Hernani. Nul, à mon souvenir, ne fit attention à ce jeune provincial, qui devait à un article, publié dans le Salut Public de Lyon, sur Germinie Lacerteux, un billet d'entrée donné par les auteurs.

Émile Zola, rencoigné dans sa stalle, muet et le pince-nez en avant, partageait nos emballements, mais il ne le fit point connaître. Il devait être charmé par la poétique des frères de Goncourt, et rêver, pour ses pièces futures, une semblable bacchanale, mais il demeura coi, sans participer activement, ostensiblement, à la mêlée. Était-ce timidité, prudence, ou simplement parce qu'il ne connaissait personne dans l'un ou dans l'autre camp qu'il passa inaperçu? On ne sut que beaucoup plus tard qu'il était au nombre des militants de ces soirées mémorables et vaines.

Zola, cependant, allait bientôt sortir de son isolement et entrer en communication avec d'autres contemporains que le fidèle groupe de la première heure, le groupe des provençaux.

Dans un petit rez-de-chaussée bas et sombre, au milieu de verts jardinets d'hiver, cité Frochot, derrière la place Pigalle, habitait à cette époque Paul Meurice. L'ami constant, et si dévoué, de Victor Hugo recevait là, le lundi, quelques hommes de lettres, des artistes, des anciens proscrits. Le buste de Victor Hugo, par David d'Angers, dominait ces familières réunions, où la littérature se mêlait à la politique. On y lançait quelques épithètes désagréables à l'empire, dont on s'évertuait à proclamer l'effondrement prochain, alors pourtant très problématique, et l'on y criblait de sarcasmes l'école du Bon Sens; Ponsard, Émile Augier, n'étaient pas épargnés. L'élément romantique et purement littéraire dominait.

Paul Meurice, homme très doux, à la parole aimable, incapable de faire la grosse voix et de maudire avec de fortes imprécations, savait maintenir les discussions politiques à un diapason très modéré. Les habitués de la maison étaient Édouard Lockroy, Charles Hugo, et sa femme, la future Mme Lockroy, Auguste Vacquerie, Édouard Manet, le graveur Braquemond, Camille Pelletan, Philippe Burty, Paul Verlaine, etc., etc. Quand j'y fus introduit, on préparait l'apparition prochaine d'un grand journal politique et littéraire, qui devait combattre l'empire et défendre la gloire de Victor Hugo. Le titre primitivement choisi était celui de Journal des Exilés; les principaux collaborateurs politiques étaient encore à l'étranger, par refus de l'amnistie: Louis Blanc, Schœlcher, Edgar Quinet. Les autres rédacteurs étaient Auguste Vacquerie, Paul Meurice, Édouard Laferrière, François et Charles Hugo, Ernest Blum, Ernest d'Hervilly, Victor Meunier, Victor Noir. Paul Verlaine devait y donner des vers, et j'étais chargé de fournir des articles de critique littéraire et de vie parisienne. Victor Hugo planait au-dessus de cette belle rédaction, et, sans collaborer directement au journal, devait l'inspirer, le patronner. Au dernier moment, on s'aperçut que le titre de Journal des Exilés était imparfaitement justifié et pouvait présenter un inconvénient. D'abord tous les collaborateurs, notamment le rédacteur en chef, Auguste Vacquerie, et le directeur de la partie littéraire, Paul Meurice, n'étaient pas des exilés. Ensuite, on espérait fort que l'exil finirait bientôt. On proclamait très proche le jour où, Napoléon III chassé de France, les proscrits rentreraient triomphalement dans la patrie. Alors le titre n'aurait plus de sens. Il fallait donc dénommer autrement le nouveau journal. Le nom, destiné à devenir si populaire, fut proposé par Victor Hugo, assure-t-on: le Rappel était créé, baptisé.