Ceci est d'ailleurs dans l'ordre naturel, sinon naturaliste. Le monde des idées, le cosmos intellectuel et immatériel est en évolutions constantes, comme le globe physique, comme tout l'univers. La lutte y est perpétuelle, et les générations, les œuvres, les êtres se succèdent, se recommencent, comme les couches successives du sol, qui révèlent, par leur stratification, les terribles combats et les enfantements déchirants ayant accompagné toutes ces formations superposées dans le cours des siècles. Les romantiques ont assailli et submergé les classiques; à leur tour, les romantiques ont été recouverts par le flot naturaliste, et voici que déjà ce courant a passé, et que, sous nos yeux, la littérature continue à couler: le fleuve est le même, les ondes fluviales seules ont changé.

La répercussion des épithètes dans le langage courant, dans les opinions circulantes, se prolonge pourtant, et souvent faussement.

Pour les romantiques, qu'on se figure toujours chevelus et échevelés, portant le «pourpoint cinabre» sans lequel on était honni, et acclamant à tort et à travers les tirades d'Hernani,—«vieil as de pique! il l'aime!»—les auteurs rangés parmi les classiques étaient des podagres cacochymes, ensevelis sous de volumineuses perruques; pour les naturalistes, les ménestrels du romantisme ne hantaient que les tourelles moyenâgeuses, sonnaient du cor perpétuellement, et ne sortaient qu'en compagnie de gentilshommes habillés de ferblanterie. À leur tour, les naturalistes ont connu ces exagérations railleuses. À entendre les réacteurs de l'idéalisme, de la psychologie élégante et de la bavarderie mondaine,—il faut se souvenir que Bourget, talentueux d'ailleurs, se présenta à l'Académie contre Zola et fut élu,—le naturalisme a pour équivalents le grossier, le malodorant, l'immonde. Ce terme de jargon, scientifico-littéraire semble vouloir dire, en langage ordinaire: cochonnerie. Les livres de Zola ne pouvaient se lire qu'un flacon d'ammoniaque à la main, disait-on. Ses disciples étaient qualifiés de scatologues. Leurs ouvrages sortaient des sentines, et, en se tamponnant les narines, on écartait ces produits évocateurs de la vidange. Comme tout cela est loin, est bête, paraît vieillot! comme le temps se charge de tout remettre en sa place, et de dissiper les parfums fâcheux. Le vidangeur en chef, Émile Zola, est aujourd'hui en bonne odeur de popularité. Il est devenu grand homme officiel.

De cela, ses vrais, sincères et purement littéraires amis, parmi lesquels je m'honore d'être, se soucient peu. Ce n'est pas le Panthéon, glorieux bloc, qui ajoutera une pierre au monument colossal érigé par Zola. L'homme de lettres puissant, l'un des plus vigoureux remueurs de mots, et, par conséquent, d'idées, que le XIXe siècle ait produit, n'a nul besoin pour apparaître grand d'être juché sur un socle officiel, et d'être mis au rang du bon Sadi-Carnot, béatifié par le couteau imbécile d'un Italien surexcité.

Émile Zola est en passe de devenir un autre classique. On l'expurgera peut-être, avant de le donner à commenter dans les pensionnats de demoiselles, où pourtant l'on connaît Molière et son mari imaginaire, mais on l'expliquera, on l'apprendra par cœur et l'on donnera ses meilleurs ouvrages en prix aux meilleurs élèves. Ainsi en est-il arrivé pour Hugo, son devancier, son camarade de Panthéon. Nous étions, dans ma jeunesse, «collés» si, au lycée, nous citions un vers ou même le nom de ce Victor Hugo, qui épouvantait notre excellent professeur de rhétorique, le racinien Deltour. Aujourd'hui, peut-être avec l'assentiment de Deltour, qui est devenu inspecteur général de l'Université, et ordonne les programmes de classes, les Feuilles d'Automne par exemple, sont devenues tellement classiques que les élèves bâillent en apprenant par cœur ces morceaux, comme si c'était du Boileau. Dans quelques années, quand le rôle militant du Zola des dernières années sera effacé, oublié, et même justement dédaigné, on donnera comme morceaux de récitation aux enfants des écoles, des pages de la Fortune des Rougon, de la Faute de L'abbé Mouret, de la Débâcle, ou de Travail. Zola sera devenu, à son tour, comme il le mérite, un classique! on le traitera comme un maître, c'est-à-dire qu'on ne le lira plus en cachette, dans l'entrebâillement des pupitres, durant les heures d'études. Il sera imposé comme un modèle aux bons élèves, et ceux-ci le traiteront de pompier et s'efforceront de ne le point imiter. Ainsi s'accomplissent les temps.

Le Naturalisme, c'est-à-dire l'œuvre de Zola, a consisté dans un système de composition littéraire, et pour ainsi dire, dans un parti pris, dans un procédé de rhétorique nouveau, en contradiction avec ceux qui déjà étaient admis et recommandés.

Il s'agissait de paraître innover, en prenant le contre-pied sur la route suivie par les devanciers, Balzac mis à part. On se souciait peu de justifier l'étymologie. L'école nouvelle ne procédait pas plus qu'une autre de «la nature». Le fumier est naturel, le lilas aussi. Zola et ceux qui l'acceptèrent pour chef, par amitié, par admiration, par goût de l'aventure et recherche du nouveau, s'imposèrent comme règle de négliger les lilas. Ils firent donc une sélection dans les choses naturelles. Ils écartèrent, par méthode, tout ce qui n'était pas simple, vulgaire ou brutal. On bannit des emplois, dans tout roman, les personnes entachées d'aristocratie. Le décor fut bourgeois, populaire, rustique, et les personnages triés sur le volet le plus démocratique. Intentionnellement, on réagit contre la théorie de Racine sur l'avantage de présenter au public les malheurs des grands, qui semblent plus intéressants, et d'avance l'on protesta contre l'opinion de Maurice Barrés disant: «Il y a plus de luttes et d'intéressants débats dans l'âme d'une impératrice détrônée, qui a connu toutes les gloires et toutes les ruines, que dans l'âme d'une femme de ménage dont le mari rentre habituellement ivre.» Ce parti pris eut ses exceptions: Zola, dans la Débâcle, a consenti à analyser ce qui se passait dans la conscience de Napoléon III, vaincu et annihilé à Sedan, et, quand il eut étudié la physionomie intéressante de Léon XIII, à Rome, il s'écria satisfait: «Je tiens mon pape!»

Le naturalisme s'efforça de ne pas être mondain. Il évita tout ce qui pouvait flatter l'afféterie féministe. En cela, il se priva d'un élément certain de succès. Ceci serait plutôt à son actif. Il faut être formidablement fort pour s'imposer comme romancier, en négligeant le plus gros du public liseur de romans, le public féminin. Avoir contre soi la mondaine, la fille et la petite bourgeoise disposant de loisirs, c'est, pour un auteur, diminuer de moitié sa clientèle.

L'école nouvelle multiplia les tableaux crus, les scènes choquantes même, et dédaigna le plus souvent les mignardises amoureuses qui plaisent: «Arrière la romance et l'idylle!» comme dit Bruant dans sa chanson montmartroise. Mais il y a autre chose, dans la voix humaine, que des hoquets et des gueulements, et les marlous ne sont pas toute la société.

On affecta de montrer à la foule les sentiments bas, les appétits grossiers, les sensualités bestiales, les misères et les lamentables nécessités de l'espèce humaine. Capable de faire une statue belle, très belle même, statuaire adroit, de ses mains robustes modelant l'argile de la femme, le bon romancier naturaliste n'oublie jamais les parties qualifiées par M. Prudhomme de honteuses. Il commence même par là. On a dit plaisamment de Zola que, lorsqu'un de ses héros s'abandonnant à l'imagination, à la rêverie, à l'espérance, construisait des châteaux en Espagne, ce bâtisseur pratique, mais grossier, entamait l'édifice par les cabinets d'aisances. Il en faut, de ces endroits-là, même dans un château, surtout dans un château, mais, quand on visite le logis, c'est rarement la première pièce qu'on demande à voir.