—Rassurez-vous, me dit-il, nous autres Tsernogorstes, nous ne pouvons pas vivre loin de notre patrie. Vous voyez bien ce domestique?»

Il me montrait le serviteur chargé d'allumer son tchibouk.

Il y a quelques années, mille familles, représentant plusieurs milliers de guerriers avaient consenti, moyennant une solde considérable, à émigrer dans le Caucase, où la Russie comptait les opposer aux Tcherkesses. Arrivés dans le pays, les guerriers monténégrins perdirent tout d'un coup leur énergie; ils étaient devenus lâches; ils désertaient en masse, ou succombaient à une langueur produite par la nostalgie.

Quelque temps avant de mourir, mon oncle, qui avait permis cette émigration, se désolait souvent en songeant qu'il avait envoyé tant de braves à la mort, lorsqu'il vit de sa fenêtre un homme se traînant sur le sentier qui conduit à Tsetinié.

Cet homme, succombant a la fatigue, tomba évanoui avant d'atteindre au plateau. Mon oncle envoya à son secours, et le fit transporter chez lui.

Dieu soit loué, s'écria le malade, j'ai revu ma petite montagne Noire (dogoritli Hevnoï), je puis mourir.

Ce malade, aujourd'hui vivant et très-vivant, c'est mon porteur de tchibouk, qui avait supporté des fatigues et des privations dont le récit seul vous ferait frémir, pour revoir son pays.

Nous sommes ainsi faits, ajouta le vladika, on dirait qu'un charme magique nous attache à la montagne Noire.