Chapelle de Sainte-Rosalie, près Palerme (voy. p. [5]).—Dessin de Rouargue.
UN MOIS EN SICILE[1],
1843.—INÉDIT.
PAR M. FÉLIX BOURQUELOT.
Arrivée en Sicile. — Palerme et ses habitants.
Parti la veille (4 septembre 1843) de Naples, notre bateau à vapeur, l'Etna, s'approche rapidement des côtes de la Sicile. Palerme est devant nous. À travers la pure transparence de l'atmosphère, nous contemplons la capitale de la Sicile se déroulant avec grâce au fond de son golfe arrondi. Les rayons du soleil levant glissent au-dessus de la masse confuse des maisons et dorent les clochers des églises et les pavillons des palais. Dans un bleuâtre lointain apparaissent des montagnes indécises, tandis qu'à l'ouest le mont Pellegrino, aux arêtes roides et tranchées, aux flancs nus et sévères, contraste vigoureusement avec la richesse verdoyante de la vallée qu'il domine.
Les douaniers viennent se jeter désagréablement à travers ces premières impressions. Dès qu'ils ont achevé leur fastidieuse besogne, je descends dans une barque et elle me conduit vers la partie de la ville que termine une porte monumentale, la porta Felice, nom d'heureux augure! De là je me rends à pied à l'hôtel de France. (Les affaires avant les plaisirs!) Je vais au consulat, puis je porte çà et là mes lettres de recommandation. Il est trois heures après midi. La table d'hôte est servie. Ni les mets ni les convives ne m'intéressent. J'ai hâte de parcourir la ville, et, avant la fin du dîner, je pars.
L'aspect général de Palerme est plutôt d'une ville espagnole que d'une ville italienne. Sa forme est un carré légèrement allongé, dont un des petits côtés, au nord-est, est adossé à la mer. Son port est abrité par un môle qui s'avance d'environ 1400 mètres au sud et 800 à l'ouest. Elle se compose de quatre quartiers, séparés par deux grandes voies: celle du Cassaro ou rue de Tolède ou Corso, qui descend en ligne droite vers la mer, la Strada Macqueda ou Nuova, qui coupe le Cassaro à angle droit. Au point d'intersection, est la place appelée des Quattro Cantoni, encadrée de palais symétriques et décorée de fontaines et de statues.
Les rues del Cassaro et Macqueda sont, sinon aussi animées, au moins plus propres et plus régulières que la fameuse rue de Tolède à Naples. Comme dans beaucoup de villes de l'Italie, ce sont les galériens qui les balayent et qui les nettoient. On rencontre de distance en distance des fontaines, dont quelques-unes ont des proportions colossales. Des balcons en fer font saillie à toutes les fenêtres; dans la rue de Tolède et sur la place prétorienne, on en voit qui sont grillés et occupent toute la largeur des maisons à l'étage le plus élevé. Il paraît que des religieuses cloîtrées, dont les couvents sont à peu de distance, arrivent par des passages souterrains jusqu'à ces balcons et y jouissent du spectacle des fêtes et des processions solennelles. On m'a même raconté (faut-il le croire?) que de là maintes nonnes, pour la plupart filles de bonne maison enlevées de gré ou de force aux douceurs de la vie mondaine, échangent des regards et des signes avec de jeunes galants qui se logent aux environs, et qui épient avec patience pendant des jours entiers le moment favorable.
La vie des Palermitains se passe presque toute en plein air; les affaires, le travail, les plaisirs, tout a lieu dans la rue; on pourrait presque dire qu'on y dort, à voir tant de groupes d'hommes couchés la nuit sur les trottoirs, sur les marches des palais et aux portes des églises. Des artisans de divers métiers travaillent sur les balcons, ou le soir, devant leurs ateliers, à la lueur de petites lampes. Les maisons sont en communication aussi complète que possible avec l'air extérieur; l'œil pénètre sans obstacle dans les boutiques et dans les cabinets d'affaires; il n'est pas jusqu'au notaire qu'on ne puisse se donner le plaisir d'observer, de la rue, attablé au milieu de ses dossiers, dictant des actes à son unique clerc et causant avec ses rares clients.
On n'a point exagéré la sobriété des Siciliens; du pain et de l'eau pour les plus misérables, des figues d'Inde ou d'autres fruits communs pour les autres, du macaroni pour les mieux partagés, cela suffit. Le ciel est si splendide, la brise du soir si rafraîchissante, la campagne si belle! C'est aux peuples du Nord, enveloppés dans leurs tristes brumes, à aimer les longs et succulents festins.