—Oui, matelot; avez-vous assez de mou comme ça?
—Oui, c'est suffisant, mon ancien.
—Dites si vous en avez à votre idée?
—C'est tout ce qu'il m'en faut.
—A la bonne heure!»
L'intimité, qui n'existait pas une minute avant de monter sur la vergue de hune, se trouve ainsi établie, en descendant sur le pont, entre les deux ou trois gaillards que l'officier a envoyés en haut.
Les marins, assez grands amateurs, pour la plupart, de chants langoureux et de romances plaintives, ne commencent ordinairement à fredonner leurs airs favoris que lorsque le temps devient sombre et que le vent se soulève et gémit autour d'eux. On dirait que ces Bardes monotones de l'Océan ont besoin d'être accompagnés par le mugissement des vagues et le hurlement de la tempête, pour jeter au vent les accords de leur triste mélopée. Rien au reste ne s'accorde mieux avec la sauvage harmonie des élémens courroucés, que les complaintes mélancoliques des matelots; mais ce sont les vieux maîtres d'équipage surtout qui paraissent ne retrouver les airs qu'ils ont appris ça et là, que quand la bourrasque souffle avec violence. Aussi entend-on quelquefois les matelots répéter, en entendant le maître grommeler un lambeau de couplet entre ses dents: «Maître un tel chante sur le bossoir: nous aurons bientôt du f...traud.»
L'eau dont on approvisionne les navires, pour une longue traversée, est ménagée à bord avec une parcimonie dont on se ferait difficilement une idée à terre. Cette habitude d'économiser cette partie si essentielle de l'alimentation en mer, finit par exercer un tel empire sur les marins, qu'il serait très-rare de trouver un matelot qui pût voir, même dans la ville la mieux pourvue de fontaines, répandre inutilement l'eau la plus abondante. Aussi faut-il voir la mine que font les gens de l'équipage aux passagers qui prodiguent, pour se laver la figure et les mains, l'eau qu'ils prennent dans les pièces amarrées sur le pont. Un maître d'équipage disait à deux dames qui s'amusaient à se jeter au visage les gouttes d'eau qu'elles avaient laissées dans leur verre: «Mes braves dames, sans vous faire de la peine, je dirai que vous êtes sans comparaison comme ces petits enfans qui jouent avec des armes à feu.... Peut-être avant qu'il soit quinze jours vous périrez faute de ces gouttes d'eau que vous vous jetez actuellement par la mine.»
Jamais l'eau potable n'est employée à laver des effets; on se contente d'en prendre un quart de verre pour se faire la barbe. L'eau de mer sert aux ablutions que prescrit la propreté.
Quand un nuage, poussé au-dessus du navire par le vent qui souffle, promet de la pluie, les hommes qui sont sur le pont tendent des prélars, pièces de toiles goudronnées, pour recevoir l'ondée qui se prépare. Les dallots, les trous par lesquels l'eau qui coule sur le pont pourrait s'échapper, sont bouchés soigneusement. Chacun prend son linge sale, s'arme d'une brosse à manche, et se dispose à faire la lessive. C'est dans ces momens que les passagères, qu'effraie la musculaire nudité des matelots, doivent se retirer dans leur chambre; car alors il est d'usage que chaque homme ne garde sur lui que son pantalon. La veste, la chemise, la cravatte, tout est placé à l'abri sous la chaloupe ou dans le fond du chapeau. La pluie peut tomber sur les épaules de ces lessiviers intrépides. Pendant qu'ils prennent un bain et que l'onde ruisselle sur leur dos, ils lavent avec impassibilité les effets qu'ils étreignent sous leurs pieds, et souvent la brosse qui a servi à frotter leur casaque ou leur chemise, passe sur l'omoplate et les reins du voisin. Chacun se fait un plaisir de frictionner ainsi son matelot, qui lui rend la pareille de la meilleure grâce possible.