—Va ouvrir ma cachette avec cette clef, et apporte-moi, sans y toucher si tu peux, le nom du navire… Charpentier, voyons, un marteau et des clous! et sautons en dehors du couronnement… Maître Lafumate, attrape à hisser le pavillon français… Et vous, messieurs, si vous savez jouer de quelque instrument, vous ne me refuserez pas d'accompagner d'un petit air de circonstance, l'inauguration de mon ancien nom et du pavillon des braves.»
M. Larynchini prit sa guitare, moi, j'atteignis une flûte dans le fond de ma malle.
Le petit mousse envoyé en expédition dans la chambre, revint bientôt sur le pont, tenant religieusement dans ses mains gantées, une enseigne à fond bleu, portant en grosses lettres d'or, ces mots: Le Grand-Napoléon.
Le capitaine salua ce nom glorieux, tout l'équipage se découvrit, le charpentier alla clouer l'enseigne sur l'arrière du navire, maître Lafumate hissa et amena par trois fois le pavillon tricolore, et le guitariste et moi nous jouâmes de notre mieux l'air de la Marseillaise.
L'ordonnateur en chef n'y était plus; le créole souriait à cette scène moitié bouffonne et moitié pieuse.
Pour moi, je l'avouerai, je ne pus voir sans me sentir ému, cette singulière réhabilitation d'un nom partout proscrit sur cette terre dont nous étions encore si près; je fus même presque attendri de ce culte rendu en pleine mer, en face du soleil couchant, à la mémoire du héros dont la vie s'était éteinte aussi au milieu des flots, comme ce soleil qui jetait ses derniers rayons sur notre navire et sur les couleurs chéries du pavillon factieux que nous venions d'arborer. Tout le burlesque de cette espèce de parade napoléoniste s'effaça à mes yeux, pour ne me laisser voir que le côté sentimental de la cérémonie… «C'est ici, c'est à la mer, répétait le capitaine Lanclume, que je ressaisis toute mon indépendance d'homme et de Français et que j'en use. Voyez comme depuis qu'il a repris son vrai nom, ce coquin de navire en détale! Le voilà qui file deux ou trois nœuds de plus qu'auparavant! Ah! c'est qu'aussi, avec ce nom-là, il était si facile d'aller vite!… Pourquoi donc n'a-t-il pas eu cent mille hommes comme moi!… Aujourd'hui il ne serait pas mort, et nous ne serions pas ici!… Mais chassons toutes ces mauvaises idées-là qui font mal et qui ne produisent que des regrets inutiles… Lafumate, voyons; faites appuyer un peu les bras du vent! La brise fraîchit, et voilà tous vos bras qui sont mous comme le balan des boulines de revers!»
Quand la nuit fut descendue sur nous, autour de nous et sur les flots doux et tranquilles qui clapotaient harmonieusement au loin, le capitaine, sortant de la rêverie dans laquelle il était plongé depuis deux bonnes heures, demanda à son second à quoi servait le feu qu'on voyait flamboyer à la cuisine. L'officier lui répondit que c'était le chef qui s'exerçait et qui étudiait son fourneau et ses marmites.
—Puisqu'il y a encore du feu devant, dit le capitaine, ordonnez au cuisinier de nous faire du thé… Puis s'adressant à moi: Voisin, vous ne me refuserez pas une tasse de thé, n'est-ce pas? Je sens que j'ai besoin de prendre quelque chose, car il m'est resté là sur l'estomac, ou plutôt sur le cœur, un poids qui m'oppresse. C'est une chose bien étrange, allez, que mon organisation! Nul excès, nulle fatigue, nulle veille, nulle privation ne peut altérer ma santé. J'ai contre tout cela une complexion de fer. Mais la moindre petite émotion de cœur m'abat comme un enfant, me chiffonne comme une femmelette, et il est surtout des souvenirs contre la puissance desquels je ne retrouverais pas, j'en suis sûr, dans tout mon être, pour deux liards de force…
Une longue méditation succéda encore à ces paroles, et le capitaine ne quitta l'immobilité de la posture qu'il avait reprise, que pour crier:
«Eh bien! ce thé, arrivera-t-il aujourd'hui?