Le scandale de cette sortie m'aurait probablement attiré une très mauvaise affaire avec les gens de la maison, si M. Baniani en personne, attiré par le bruit, ne fût venu mettre un terme aux clameurs de tout son personnel indigné de mon inconvenance… «Laissez entrer monsieur, s'écria-t-il du premier étage: j'y suis pour lui;» et à la faveur de cette bienveillante exception, je passai triomphant au beau milieu des bureaux consternés, humiliés de mon insolence et de mon impunité.

Baniani avait repris, pour me recevoir dans ses appartemens, la posture qu'il n'avait sans doute quittée un instant que pour m'arracher au péril qui m'avait menacé dans son comptoir… Enveloppé d'une robe de chambre soyeuse, à grands ramages, il gisait voluptueusement sur un divan de crin noir arabesqué d'or. Deux négresses, un large éventail à la main, agitaient sur le front épanoui de ce sultan efféminé, l'air parfumé qu'un riche moustiquaire de gaze verte laissait pénétrer dans cet asile de la grandeur et de la mollesse… Le sybarite lisait, la tête renversée avec abandon sur le coussin de l'ottomane, le volume élevé sur ses yeux à demi-fermés par le doux affaissement de l'excessive chaleur du jour.

Je saluai le voluptueux à ma manière accoutumée, c'est-à-dire avec rondeur et familiarité. Il se leva à moitié pour me répondre, et pour laisser tomber sa main de mon côté; et, sans me donner le temps de reprendre la conversation au point peut-être où elle en était restée à notre dernière séparation, il me dit en entrecoupant ses phrases:

«Mon cher ami, je suis bien aise de vous voir revenu en bonne santé… Depuis que nous ne nous sommes vus, ma position commerciale a tout-à-fait changé de face, tout-à-fait… Des affaires capitales; oh! oui, capitales! J'envahis la colonie que mes relations ont fécondée… Ma maison, comme vous devez bien le penser, a dû répondre à l'exigence de ma situation… Un train honorable; oh! oui, très honorable; mais un peu dispendieux… Que voulez-vous!… le monde aime à être ébloui par ces heureux que la fortune pousse à la tête de la société… Ici l'on a dû vous dire déjà quel était le rang que j'avais conquis… le premier rang de l'île… C'était une nécessité, une impérieuse nécessité de position… Dans quelques jours je donne une fête, une fête à tout écraser, par le choix et la variété des jouissances. J'ai reçu tant de marques de bonté, un surcroît si accablant de politesses de la part de toutes ces bonnes gens… Tenez, au moment où vous êtes entré, et où j'ai cru reconnaître votre voix pénétrante retentir dans mes bureaux, j'étais à feuilleter le Siècle de Louis XIV, par M. de Voltaire; vous le connaissez? un homme, comme vous le savez, d'assez d'esprit, mais ignorant complétement, oh complétement, la révélation de l'art, de l'art-nature, comme nous l'appelons. J'en étais à la fête que donna le surintendant Fouquet au grand roi, ainsi qu'on appelait alors Louis XIV… Cette fête devait effacer toutes celles de Versailles, qui ne réussissaient, à ce qu'il paraît, qu'à rappeler assez médiocrement à quelques bons missionnaires des Grandes-Indes, la magnificence des fêtes chinoises… Moi je veux, ainsi que je vous l'ai déjà dit, donner aussi ma fête… Dieu! sont-ils heureux ces Chinois, avec le peu d'imagination dont le ciel les a doués, de pouvoir déployer une telle magnificence dans leurs festins! Il est vrai que le pays qu'ils habitent sourit à tous les caprices des hautes fortunes; tandis que dans une bicoque comme la Martinique on ne peut que jeter de l'inattendu ou du bizarre, là où l'on voudrait faire tomber du sublime, du grandiose… N'est-ce pas, mon bon ami?… Vous connaissez sans doute le Siècle de Louis XIV, par M. de Voltaire?

—Ainsi donc, je vous revois enchanté de l'état florissant de vos affaires?

—Enchanté, mon cher, c'est le mot. Mais c'était là, comme je vous l'avais prédit d'avance, un fait inévitable, une chose convenue à la répétition. Mais pour en revenir à la fête du surintendant Fouquet, je vous avoue que si je m'étais trouvé à sa place, je n'eusse été nullement embarrassé de déployer autant de luxe et de magnificence pour traiter un roi. Parbleu! en France, avec des millions et un peu de goût, il est bien difficile, ma foi, de créer des merveilles! Mais ici, que voulez-vous qu'on fasse, même avec des millions et beaucoup d'imagination?

—Avez-vous lu aussi comment se termina la fête du surintendant Fouquet?

—Oui, oui, j'en ai vu quelque chose dans ce livre: il fut arrêté par ordre du roi, dit-on, presqu'au sortir de cette nuit de lampions et de délices, de transparens de toutes les couleurs, et de voluptés de tous les genres… Oui, oui, j'ai vu cela; mais c'est là de l'histoire et de la politique, et tout ceci est totalement étranger à l'objet important qui m'occupe aujourd'hui. Croiriez-vous bien, mon bon ami, que pour cette fête, qui aura sans doute un retentissement immense, j'aie fait venir de Baltimore, un schooner américain chargé de glaces; que j'aie mis à contribution tous les pays environnans pour me fournir les mets les plus recherchés, les fruits les plus rares? Un cuisinier de la plus haute réputation m'arrive de Saint-Thomas: c'est le gouverneur lui-même qui a eu l'extrême bonté de me le céder pour quelques jours. Mon orchestre, composé de cinquante exécutans d'élite, sera conduit non pas à l'archet, mais au bâton de mesure, par un Italien; ah! vous savez bien, ce chanteur qui a fait le voyage avec nous. Je l'ai pris, ce pauvre diable, par humanité et pour son talent, talent réel, fantastique et plein de mouvement… Mais ce qui vous surprendra bien, c'est le goût tout-à-fait gothique que j'ai su imprimer à la gigantesque salle en bois que j'ai fait construire tout exprès sur une vaste savane, pour servir de théâtre aux folâtres ébats de ma nuit de bal… Ogives, arceaux, créneaux, niches, tourelles, fossés à l'entour, pont-levis même, rien n'y manque. Les invités entreront là comme dans un vieux château féodal, qui bientôt, grâce au coup de baguette d'une fée bienfaisante, sera transformé en un palais enchanté; et cette bonne fée, je n'ai pas besoin de vous le dire, c'est mon imagination… Oh! le féodal, moi, m'a toujours séduit! Vous souriez, méchant, et je vous vois déjà vous récrier sur toutes mes folies; mais ce n'est pas tout encore: jamais vous ne devineriez l'idée qui m'est venue d'inspiration, pour jeter une pensée neuve, inespérée, au beau milieu de tous ces plaisirs assez somptueux peut-être, mais déjà un peu communs. Cette idée, je vous en préviens d'avance, est toute à moi: c'est la nuit dernière, au sein de mes rêves, qu'elle m'est arrivée sur l'aile d'un génie protecteur, ou peut-être bien même sur les cornes fantastiques d'un lourd cauchemar.

»J'avais, il faut vous dire, j'avais depuis long-temps une cinquantaine de petits négrillons, reste fort embarrassant de ma dernière opération de traite. On me proposait un prix fort médiocre de cette queue de cargaison, et plutôt que d'avilir le cours de la marchandise, en bon négociant j'ai préféré garder pendant deux mois ces petits carnivores africains, qui me mangent un argent fou dans l'une des habitations où je les ai mis à la forme. La nuit dernière, songeant à mes négrillons invendus et à ma fête future, ne me suis-je pas mis en tête de trouver le moyen d'appliquer noblement mon débris de cargaison à la magnificence de ma fête!… Écoutez-bien ce que je vais vous confier: c'est une surprise que je veux ménager à toutes nos dames.

»J'ai conçu le projet d'armer chacun de mes petits esclaves d'un beau fanal; de faire reconduire chaque Terpsychore par un de ces nouveaux valets de ma fabrique, qui, une fois arrivé à la demeure de la belle danseuse, lui dira: «Maîtresse, je suis à vous; mon maître m'a ordonné de rester ici et de ne plus retourner chez lui.» Comment trouvez-vous ce nouveau genre de galanterie; là, sans flatterie?… N'est-ce pas là une idée toute à moi, une idée neuve, incréée; une idée modèle et mère enfin?