Vous opprimer! Nous persécuter! Allons donc! c'est bon dans les comédies ça; mais à bord et avec Ivon! Je voudrais bien le voir: non, je voudrais le voir, là, pour la farce seulement! Mais il ne s'agit plus de tout ce bataclan. Voyons, mam'selle, racontez-nous un peu comme quoi vous vous êtes trouvée à bord du corsaire, avec votre petite mine si accastillée et vos petites mains à manier l'aiguille plutôt que l'épissoire; car le diable m'élingue si je comprends un seul mot dans toute cette histoire de tonnerre d……
PETIT JACQUES.
Mon histoire ne sera pas longue: c'est celle de toutes les jeunes personnes qui ont plus d'éducation que d'expérience, et plus de passions que de raison. Puisque vous vous intéressez si généreusement à moi, je vais vous apprendre qui je suis.
Ivon et moi nous nous assîmes sur le banc de quart, à côté de Jacques. Le temps était beau: le navire filait à toutes voiles sur une mer magnifique, que l'on entendait à peine glisser le long du bord. Jacques commença son histoire, à demi-voix, pour ne pas être entendu du timonnier, à qui Ivon répétait tous les quarts d'heure, en mettant le nez sur la boussole: attention à gouverner et portons plein.
HISTOIRE DE PETIT JACQUES.
«Mon nom est Rosalie Le Duc. Privée fort jeune de ma mère, je fus envoyée, à douze ans, de Brest au pensionnat d'Ecouen, pour y être élevée aux frais du gouvernement, faveur à laquelle les blessures de mon père, ancien maître canonnier, m'avaient donné des droits. Je reçus dans cette maison une éducation trop peu en rapport avec le rang modeste que j'étais destinée à occuper un jour dans le monde. Mon père ayant perdu la vue, par suite de ses blessures nombreuses, je revins auprès de lui, pour lui donner les soins que je devais à son malheur et à la tendresse qu'il avait pour moi, son unique enfant. Le capitaine d'armes de votre corsaire avait connu mon père dans ses campagnes; il lui fut facile de trouver accès dans notre humble maison. Ce jeune homme avait des manières qui, sans être distinguées, pouvaient plaire à une fille bien élevée. Sa générosité, sa franchise apparente et cet air avantureux qu'ont les marins, et qui décèle presque toujours un bon coeur, me prévinrent favorablement pour lui. Il appartenait à une famille honorable, dont il avait dissipé une partie des biens, et à laquelle il promettait une conduite à l'avenir exempte de reproches. Il devait renoncer à faire la course. Il me demanda à mon père. Le désir de rendre meilleure la position de l'auteur de mes jours, réduit à une modique retraite, me fit accepter la proposition de mon amant. Mon père me fut enlevé au moment où je devais m'unir à celui qu'il m'avait paru bien aise de pouvoir nommer son gendre. Après cet événement, il ne fut plus question de mon mariage. Je voulus renoncer à un homme qui m'avait trompée, mais il était trop tard!»
Ivon, à ces mots, interrompit brusquement Rosalie….. Comment trop tard? Est-ce que… Il ne manquerait plus que ça… mais non, je ne vois pas…. Quoi! c'était donc un pas grand'chose que notre capitaine d'armes? Promettre le mariage à une fraîcheur, et puis après la laisser aller en dérive! C'est un tour de jean…
Je suppliai Ivon de laisser continuer Rosalie; elle reprit:
«Une ancienne réputation d'honneur nous impose l'obligation de fuir les lieux où nous étions estimés, quand nous avons cessé de mériter cette estime si précieuse. J'étais aussi misérable que coupable. Mon amant me promit de m'emmener avec lui aux États-Unis. Je demandais à ne plus vivre au milieu des personnes qui m'avaient connue sage. Il m'assura que son corsaire allait à New-York. Je consentis à suivre, sous les habits d'homme, celui qui m'avait séduite, déshonorée.»