«Le rhum est rare, dit-il; mais il y a moyen pourtant de s'en procurer; car il ne manque pas de fraudeurs à Roscoff. Et puis, il n'y a rien de meilleur, pour un café, que le débit de ce qui est défendu par le gouvernement et les droits-réunis: parce que, voyez-vous, sous prétexte que c'est difficile à trouver, on vend cela le triple de ce que ça coûte. D'ailleurs, moi, je suis là pour un coup au moins, et je défie bien qui que ce soit de faire entrer tant seulement une bouteille de gin, d'eau-de-vie, de tafia ou de rack dans la maison, sans que je n'y mette le nez, pour m'assurer de la qualité de la marchandise; car, sans trop me flatter, c'est ma partie. Les corsairiens donnent ferme sur le punch: il faudra qu'il y ait, par conséquent, à poste fixe sur le feu, une chaudière à punch, pour les plus pressés. J'ai entendu dire que, pour rendre ce capiteux plus délicat, on mettait dedans quelques larmes d'alcide sulfurique: je leur en mettrai tant, qu'ils seront bien dégoûtés, s'ils ne se lèchent pas les babines, jusques par dessus le nez, après avoir sifflé un verre de brûlot de ma composition. Pour le café, ils le boiront comme il sera: moitié avarié et moitié chicorée; ce n'est pas là dessus qu'ils sont friands, les gueux. Mais sur le trois-six et le cognac de La Rochelle, avec un peu de poivre, il y aura moyen de les attirer en leur brûlant le gosier, pour les rafraîchir à leur manière. C'est moi qui me chargera de tous ces petits détails, et j'espère bien que je serai la meilleure pratique de l'Anglais sauté, quoique la boisson ne soit pas mon fort. Mais, c'est égal; pour rendre service à une petite femme gentille comme vous, on se biturerait, sans désemparer, une demi-douzaine de fois dans les vingt-quatre heures.»
Toutes les dispositions intérieures et extérieures étant prises, nous songeâmes à mettre nos projets à exécution. L'enseigne de l_'Anglais sauté_ fut exposée au-dessus de la porte du café; elle fit l'admiration des curieux, après avoir subi la critique des connaisseurs. Nous plaçâmes force spiritueux dans la cave, un comptoir élégant dans la salle: Rosalie en prit possession comme d'un trône. Un billard fut installé au premier étage. Bientôt on ne parla plus, dans toute la ville, que du nouvel établissement et de la belle cafetière. Il fallait voir avec quelle avidité les passans lorgnaient la reine du comptoir! Les capitaines et les officiers de corsaire faisaient mieux: ils entraient dans le café, et pour faire leur cour à la maîtresse du logis, ils saisissaient tous un prétexte pour consommer beaucoup. Ce qu'avait prévu Ivon, arriva: la chaudière à punch ne quittait plus les fourneaux du laboratoire. Les verres remplis sans cesse circulaient autour des tables, trop petites pour la foule des buveurs et des adorateurs. Ivon, présidant à la confection de ce qu'il appelait les rafraîchissemens, se distinguait par le zèle avec lequel il buvait le punch au rhum, pour encourager les habitués. Quant à Rosalie, coquette comme le sont toutes les femmes que tout le monde courtise, elle ordonnait le service, comptait l'argent, attirait les pratiques par son joli babil, et se tenait à son poste, avec décence et gaîté. Il me semble encore la voir à son comptoir, souriant à l'un, lançant un regard à l'autre, à travers le nuage de fumée de tabac qui s'élevait du milieu des groupes des fumeurs. Et quand au milieu de tant de courtisans, je me disais intérieurement: c'est moi qu'elle préfère, malgré l'or et le rang des capitaines et le ton des plus jolis officiers, je sentais mon jeune amour-propre flatté au dernier point. Un incident, fort inattendu, vint m'arracher aux douces illusions qui suffisaient à mon bonheur imprévoyant. Mon frère tomba un soir comme une bombe dans le café de l'Anglais sauté, au moment où je jouais à la drogue, un verre de punch, avec mon ami Ivon.
«Enfin te voilà retrouvé, mauvais sujet, me dit-il en me sautant au cou, avec un attendrissement dont, malgré moi, je me sentis touché, malgré le cabillot de drogue qui me pinçait le nez.
—Comment, c'est toi, Auguste! Que je suis content de te revoir! Et ma mère, et notre vieux père?….
—Ils t'ont pleuré, méchant. Comme s'ils ne devaient plus te revoir.
Si tu savais la peine que tu leur as causée….
—Ah! je crois bien, mais que veux-tu? Je voulais naviguer, moi….
—Et tu ne nous as pas seulement écrit toi-même….
—J'y ai bien pensé, mais j'aimais mieux aller vous voir; ça m'aurait moins coûté de prendre la poste, que d'écrire une lettre.
Rosalie, pendant cet entretien, s'était approchée de nous: elle semblait jouir du bonheur de mon frère et du mien. Ivon, resté en suspens, les cartes sous le pouce, attendait que la conversation fût finie, pour achever la partie. Fatigué enfin d'attendre le terme de cette scène d'effusion de coeur, il prit la parole, en jetant sur la table les cartes qu'il tenait à la main, en éventail.
—Sans être trop curieux, demanda-t-il à Auguste, ne pourrait-on pas savoir comment Monsieur a pu savoir que son frère était ici?