—A la bonne heure, vois-tu; car je n'aime pas qu'un moussaillon se donne des airs d'avoir des pâmoisons. Mais, pour t'amariner en double, mon fiston, fais-moi la sensible amitié d'aller voir dans la hune de misaine, si par l'effet du hasard, je n'y suis pas.

—Oui, maître Philippe, tout de suite.

Et moi, malgré la défaillance de mes jarrets et la fréquence de mes hoquets, de grimper dans la hune qu'ébranlaient les plus rudes coups de tangage.

—J'ai dans l'idée que ce morceau de chrétien-là fera un bon petit bougre, avec le temps, se prit à dire maître Philippe, en me voyant huché sur le tenon du mât de misaine, sans avoir passé par le trou-du-chat.

Ce mot du maître d'équipage arriva à mon oreille au moment où je lançais sous le vent, et le plus adroitement du monde, le superflu d'un déjeûner à moitié digéré. Je me tenais à peine sur mes jambes affaiblies; mais le maître venait de tirer mon horoscope: je descendis sur le pont avec un aplomb digne de la bonne opinion que maître Philippe venait d'exprimer sur mon compte.

Un homme, jeté inopinément à bord du Sans-Façon, aurait frémi, quelque courage qu'il eût, à l'aspect de cet équipage de renégats, rassemblés par l'amour de la rapine et la soif du carnage. A l'âge que j'avais et avec les dispositions naturelles que j'apportais, on ne frémit de rien et on s'abandonne à tout. Cent cinquante matelots, aux yeux hagards, aux larges épaules couvertes de gilets rouges, bouillonnaient, pour ainsi dire, sur le pont de ce navire, dont le platbord était garni de seize caronades de 12. Il fallait entendre ces voix brutales qui se confondaient, ces propos durs qui se croisaient! Et ces visages de bronze, ces mains goudronnées, cette confusion de paroles, cette bigarrure de couleurs et d'effets! Tout cela était de l'harmonie pour mes oreilles, mes yeux et mes mains, qui se pressaient presque avec délices sur les manoeuvres, sur les batteries des caronades ou la roue du gouvernail. Au bout de quelques heures de navigation, je ne pensais plus à mes parens. Je sentais que le bord était devenu ma maison, l'équipage ma famille, et la mer ma patrie.

Le capitaine Arnaudault, qui nous commandait, était un de ces corsaires fortement prononcés, que les marins nomment un Frère-la-Côte. Il menait avec lui deux de ses fils, qu'il avait fait élever comme de jeunes demoiselles, pour en faire plus tard, disait-il, des flibustiers comme il faut. Toute la nuit il se promenait sur le pont, comme une hyène dans sa cage, la longue-vue sous le bras, un foulard négligemment noué sur sa belle tête brune et frisée. Sa large figure était sillonnée d'un coup de hache d'abordage, qui lui était descendu du front au menton, passant par le nez, comme il le répétait souvent, et comme il était facile de s'en apercevoir. Lorsque du haut des mâts de perroquet, les matelots placés en vigie criaient navire! tous les yeux se portaient sur les traits du capitaine: c'était dans ses regards que l'équipage cherchait à lire ce qu'il fallait faire, ou à deviner ce qu'on allait devenir. Jamais je n'ai vu, sur un pont de navire, un homme de mer plus imposant. Dans les circonstances ordinaires, il n'avait que cinq pieds et quelques pouces, comme les autres; dans les momens de danger, c'était un géant, et ses matelots des mousses.

Un beau matin, après avoir versé cinq à six boujarons de tafia à maître Philippe, qui se plaignait toujours d'éprouver une soif du diable, et après avoir été lui chercher la chique, qu'il oubliait chaque nuit à la tête de son hamac, il me prit envie de monter dans la mâture avec les gabiers qui faisaient la visite du gréement. Cramponné sur le racage du petit perroquet, je promène, pour la première fois, mes regards encore fort peu exercés sur le vaste horizon que le soleil levant commençait à éclairer autour de moi, et mes yeux nagent, avec une sorte de ravissement, dans l'étendue. A peine avais-je porté la vue sur l'espace que le corsaire semblait vouloir dévorer avec sa proue, que j'aperçois au loin un point rond, dont la blancheur contrastait avec la verdeur de la mer. Mon premier mouvement fut de crier navire! A ce cri aigu tous les regards s'élèvent vers moi. Le matelot en vigie, qui s'était laissé endormir sur la vergue du petit perroquet, se réveille en sursaut; et, pour me punir d'avoir pris une initiative qui l'exposait à recevoir un châtiment sévère, il me donne un grand coup de poing. Je n'avais pas encore le pied très-marin; mais j'étais vif et méchant. Suspendu par mes mains aux haubans de catacois, et au dessus de la tête de mon agresseur, je prends mes longueurs, et je lui assène de mon mieux un coup de pied sur la figure. Il me poursuit, furieux, avec l'avantage de l'habitude: je lui échappe avec la rapidité de la peur. Une drisse de flamme tombe sous ma main: je la saisis et je glisse, comme un serpent sur une liane, le long de ce cordage si grêle, jusque sur le bastingage, la tête la première, laissant dans les enfléchures mon adversaire tout penaud. Les gens de quart, témoins de ce combat aérien, applaudissent à mon adresse. Maître Philippe riait aux éclats; et se disposait à accueillir à coups de garcette le dormeur qui s'était laissé surprendre et battre par un mousse.

Le capitaine me fait demander derrière, après ma prouesse: je crus que c'était pour me fustiger.

—Où as-tu vu le navire?