Pour remplir les ordres du capitaine, les novices se mirent à fauberder le pont encore tout marbré de sang. On prit ensuite les morts un à un. Le maître charpentier, le chapeau bas, faisait semblant de lire, dans un vieux livre qui ne ressemblait pas mal à un Cinq Codes, la prière des morts, pour chacun des cadavres que l'on faisait glisser à la mer sur une longue planche. Un officier, tué dans le combat, fut empaqueté, par distinction pour son grade, dans un pavillon tricolore. On le jeta par-dessus le bord, après lui avoir amarré un boulet de 12 aux pieds, et après avoir fourré des pierres à lest dans ses vêtemens. «Ménagez ces cailloux, dit le second à ceux qui en garnissaient l'emballage des morts: il faut en garder pour tout le monde.»
Cette prévoyance ne devait pas lui être inutile. Quatre jours après il fut jeté lui-même à la mer, et les pierres à lest ne lui manquèrent pas.
Cette prompte inhumation faite, on nous donna double ration. Un canonnier, dont le bras avait été enlevé par un boulet, voulut, avant d'être amputé, recevoir sa part d'eau-de-vie, pour ne pas perdre, disait-il, ses droits après avoir perdu une partie de son individu.
«Maintenant, à nous, cria Arnaudault. Tout l'équipage à l'ordre! et aux piastres! L'écrivain va lire le nombre de parts de chacun: la part des morts sera mise de côté pour leur famille, s'ils en ont, et après avoir défoncé et compté les barils un à un, chacun touchera son compte. Philippe, fais faire silence.» Le sifflet du maître fit entendre ses sons aigus au milieu du tumulte: tout le monde se tut, et l'écrivain, au sein du plus grand recueillement, commença l'appel de nos hommes. A chacun des noms des matelots tués, l'équipage interrompait l'écrivain, pour répondre, presque en riant: Passé du bord du diable!
Les piastres sorties de chaque baril furent comptées et partagées scrupuleusement. Le capitaine, avec ses douze parts, était assis sur un monceau de pièces d'argent. Quand vint mon tour (c'était le dernier) on me compta la demi-part qui me revenait en qualité de mousse. «Tiens, Fil-à-Voile, me dit le capitaine en me jetant une large poignée d'argent à la tête: tu t'es bien patiné, j'augmente ta ration.» La répartition faite, les matelots se mirent à jouer leur butin aux dés; on s'achetait la ration de vin et d'eau-de-vie; chaque quart de vin se vendait dix, vingt francs; chaque boujaron d'eau-de-vie, autant.
La nuit, nous éprouvâmes un coup de vent, en cape sous le grand hunier. Nos prisonniers anglais se promenaient pêle-mêle avec nous sur le pont, l'air abattu, l'oeil morne; ils étaient nombreux, mais on ne les craignait pas; car leur stupéfaction était au moins égale à l'insouciance des corsaires. A leur place, des matelots français ne seraient pas restés prisonniers deux heures, sans chercher à enlever le navire.
Le soir même du jour qui suivit notre combat avec le trois-mâts anglais, nos matelots, pendant le coup de vent, étaient assis à l'abri des pavois, avec autant de tranquillité que s'ils s'étaient trouvés au cabaret. Les uns, blessés dans l'affaire, se traînant sur le pont, la jambe entortillée de linge ou le bras en écharpe, chantaient ces complaintes de gaillard-d'avant, rauques comme le bruit des flots, monotones comme le mugissement des raffales qui hurlaient dans la mâture et le gréement; les autres racontaient ces contes dont les marins de quart bercent leur ennui, pendant leurs longues heures de veille. Enfant comme je l'étais alors, je me plaisais à entendre ces vieilles histoires de la mer, tout empreintes du caractère de leurs auteurs et de leur bizarre imagination. C'est par l'effet qu'elles produisaient, pour la première fois, sur moi, que je les juge aujourd'hui. Pour un vieux marin, les moeurs des hommes de mer n'ont plus rien d'étrange; mais pour un passager, par exemple, elles offrent quelque chose d'original et de neuf, que, jusqu'ici, aucun écrivain n'a su bien rendre. C'est en rappelant ici la première impression que me firent éprouver les usages du bord, que j'essaierai de retracer, de temps à autre, ces habitudes étranges. Rien ne m'étonna plus, entr'autres choses, que la manière dont les matelots relevaient le quart.
La moitié de l'équipage est toujours de garde sur le pont; c'est ce qu'on, nomme courir la grande bordée. Deux matelots n'ont qu'un hamac, et lorsque l'un d'eux est couché, celui avec lequel il est amateloté, et qu'il nomme spécialement son matelot, se promène sur le pont. Les quarts se relèvent de midi à six heures, de six heures à minuit, de minuit à quatre heures du matin, de quatre heures à huit, et de huit heures enfin au midi du jour suivant. La cloche tinte chaque demi-heure, et un sablier de trente minutes, fixé dans l'habitacle, et surveillé par le pilotin ou les timonniers, indique le moment où les hommes placés devant doivent piquer l'heure, en frappant le marteau sur le rebord intérieur de la cloche. Cet amatelotage des marins entr'eux, cette camaraderie de hamac, établissent une espèce de solidarité de personnes et une communauté d'intérêts et de biens entre chaque homme et son matelot.
Quand un marin monte au quart pour relever son matelot, celui-ci lui passe la capote sous laquelle il a veillé, et le chapeau de toile goudronnée qui a abrité sa tête pendant la durée de son service sur le pont; il n'est pas jusqu'au tabac qu'il a commencé à mâcher, qui ne passe, pour être pressuré entièrement, dans la bouche du matelot qui prend le quart. Rien n'est plus étrange que d'entendre, à chaque relèvement de bordée, les plaintes de celui qui s'habille, contre celui qui va se coucher, et qui toujours est accusé d'être un mauvais chiqueur. Souvent on s'en rapporte au jugement du maître de quart, pour qu'il s'assure, en pressurant lui-même la chique litigieuse, de la manière abusive dont le matelot du plaignant, a suppé le tabac mis en commun. Ces détails soulèveront le coeur des hommes délicats et des petites maîtresses; mais ils sont vrais et ils doivent être connus.
Les contes des gens de mer roulent ordinairement sur des aventures gigantesques, sur des coups de main hardis, des privations: le narrateur entremêle à ces antiques fables du bord, des plaisanteries qui lui sont propres et des mots d'un cynisme à part, et qui étincellent souvent d'esprit, mais de cet esprit qui ne peut être senti que par ceux qui connaissent les habitudes de la profession. La peinture des douceurs de la vie n'occupe qu'une place très-circonscrite dans ces récits: c'est à l'abri d'une bonne bouteille de vin et mouillés à quatre amarres dans un cabaret que ces hommes placent la félicité suprême; une auberge est le théâtre de leurs illusions, le palais de leurs féeries: c'est pour eux enfin le paradis terrestre. Ils ne s'en figurent pas d'autre, parce que leur imagination ne peut guère aller au delà des plaisirs qui leur sont propres.