—Pas encore, répliquait de nouveau Ivon; mais ça viendra avec l'âge. Pour le moment, il vous suffira de savoir que c'est mon petit matelot, celui qui a fait sauter la prise en question, et qui m'a fait avoir cette croix, qui ne dit pas grand chose, mais qui a fait casser pourtant bigrement des frimousses.
Il me serait plus facile d'exprimer tout le bonheur que j'avais à revoir Rosalie, que de donner une idée de l'ivresse avec laquelle elle me prodiguait les marques de sa vive, de son expansive tendresse. Toute la nuit se passa en conversations, en causeries exquises entre elle et moi, pendant qu'Ivon, au milieu de ses amis corsaires, faisait aller la consommation, toujours par intérêt pour la prospérité de rétablissement; car c'était là son grand système: beaucoup boire lui-même, pour engager les autres à boire autant que lui.
Le lendemain de mon arrivée, en prenant connaissance de la nouvelle installation de la maison, et de l'extension qu'on avait donnée à l'établissement, je fus fort surpris d'apercevoir une échelle de corde goudronnée, qui descendait d'une des fenêtres de la salle de billard, située au premier étage, dans la rue, où deux crampes la tenaient fixée à peu près comme une paire de haubans sur les rebords d'une hune. Rosalie m'expliqua la raison pour laquelle on avait dressé cet appareil. C'était encore une des inventions d'Ivon.
Notre ami ayant remarqué que les capitaines et les officiers de corsaire, quelque gris qu'ils fussent, montaient trop facilement par l'escalier, dans la salle de billard, où la décence avait eu plus d'une fois à souffrir de la présence de pareils hôtes, avait cru que, pour éviter tout abus, il était prudent de rendre difficile, pour les plus ivrognes, l'accès du premier étage. En conséquence, les capitaines de corsaire et lui, avaient arrêté qu'on ne monterait plus au billard par l'escalier, mais bien par une échelle de corde, gréée extérieurement sur la fenêtre, en manière de haubans de perroquet garnis d'enfléchures. C'était plaisir de voir tous les corsairiens grimper, plus ou moins lestement et avec un sérieux imperturbable, dans cet escalier d'une nouvelle espèce; mais ce n'était pas sans peine que les plus gris parvenaient quelquefois à saisir les rebords de la fenêtre, et à s'embarquer dans la salle de billard. Souvent même ils n'y parvenaient qu'après s'être laissé tomber sur le pavé, et alors, au bruit de leur chute, on voyait les joyeux marins qui faisaient rouler les billes, se grouper aux croisées de la salle, pour rire de la mésaventure du grimpeur. Il montera! il ne montera pas! criaient-ils, et le grimpeur montait ou tombait toujours aux acclamations de ses frères d'armes. Mais, quelque plaisantes que fussent toutes ces scènes, il n'aurait pas fallu que les passans s'arrêtassent pour s'égayer aux dépens des corsaires en ribotte; un châtiment toujours prompt et quelquefois très-sévère aurait puni les rieurs de manière à les empêcher de recommencer; au surplus, les corsaires répandaient tant d'or dans les lieux où ils se livraient à leurs bizarres orgies, que les habitans, qui vivaient de leurs prodigalités, semblaient plutôt respecter leurs débauches, que condamner leurs excès. C'était à leur manière que ces marins faisaient du bien, et quelqu'étrange que fut cette manière, le bien finissait toujours par être fait. C'était là l'essentiel.
Je me rappellerai toujours la farce du capitaine d'un beau lougre, arrivant avec une prise chargée de richesses: il commence, en débarquant à Roscoff, chez Rosalie, par donner un diner général à tous ceux qui veulent s'asseoir à sa table. A la fin du repas, lorsque les garçons viennent pour enlever le service et verser le café, lui et tous ses officiers saisissent les quatre coins de la nappe, et jettent par la fenêtre tout ce qui se trouvait sur la table; puis, avec le plus grand calme, le capitaine demande une poêle et du beurre, fait frire, au feu de la cheminée, des piastres qu'il tire flegmatiquement de sa poche et qu'il fait voler ensuite toutes brûlantes, sur la foule qui se presse au bas des fenêtres. Les plus avides parmi les curieux se précipitent sur les pièces d'argent; mais bientôt les cris de ceux qui se brûlent les doigts en les saisissant, se font entendre, et tous mes corsaires de rire aux éclats! C'était là le plaisir qu'ils attendaient pour leur argent. Plus de cent piastres avaient passé de la poêle à frire, dans les mains des habitans de Roscoff, qui ne prenaient plus les dernières pièces qu'avec des gants ou entre le manche et la lame d'un couteau. Le capitaine, pour couronner dignement cette soirée de folies, alluma sa pipe avec un billet de mille francs, qu'il avait envoyé chercher chez son correspondant. Le tout fut trouvé charmant et du meilleur goût du monde.
Cette fièvre de grosses débauches, ce scandale de profusion, avaient quelque chose de vague et d'irritant qui enchantait ma chaude imagination. Je ne saurais dire combien j'admirais ces extravagances. Je ne rêvais qu'au temps où je pourrais aussi, à mon tour, remplir toute une ville du bruit de mes excès. Je faisais de mon mieux déjà pour imiter la tournure et les manières de ces capitaines à la figure bronzée, aux gestes saccadés, qui, en petite veste ronde et en chapeau de cuir bouilli, se présentaient respectés et sans changer de ton, chez les premiers négocians comme chez le dernier cabaretier. Oh! combien ces hommes intrépides et simples, brusques et généreux, me semblaient supérieurs à tous ceux qu'ils enrichissaient et qui s'humiliaient devant eux avec leurs habits bien coquets, leurs gestes maniérés et leurs petites voix caressantes! Les corsaires seuls me paraissaient des hommes, tout le reste des femmelettes. Et l'on s'étonne encore que les marins aient une si bonne opinion d'eux et un si grand dédain pour la plupart des autres professions! Mais c'est qu'ils sentent, en se mesurant avec le commun des hommes, tout ce qu'ils valent de plus que les autres et tout ce qu'ils peuvent faire partout où on les laisse développer les facultés qu'ils ont exercées dans les dangers de leur métier.
Notre café de l'Anglais sauté allait à merveille, avec de telles pratiques. La coquetterie de Rosalie attirait tout le monde; mais elle commençait à faire mon désespoir. Aussi, combien mon amie était-elle ingénieuse à rassurer la jeune jalousie qu'elle paraissait voir avec ravissement se développer dans mon coeur! Que de moyens délicieux n'employait-elle pas pour me dédommager de la douleur des soupçons qu'elle faisait naître dans mon âme quelquefois si injustement irritée!
Tu m'en veux, me disait-elle, de tous les frais que je fais pour plaire à ces hommes-là. Mais sache donc, aimable petit mauvais sujet, que cette coquetterie, dont tu t'alarmes, n'est qu'un sacrifice pénible que je fais à ma position. Figure-toi combien je serai heureuse, quand je pourrai te dire un jour: Tiens, Léonard, me voilà riche, et c'est à toi que je dois mon bonheur. Maintenant, viens avec ton amie, partager une félicité que je ne puis trouver qu'avec toi. Je ne veux pas d'autre ami, d'autre amant, que celui qui a su le mieux m'aimer et me plaire.»
Je ne savais plus que reprocher à Rosalie, lorsqu'elle me parlait ainsi. Le soir, assis auprès d'elle à son comptoir, en face de tous les corsaires qui buvaient et chantaient bruyamment, sans faire attention à nous, je m'endormais quelquefois, mes mains dans les siennes et la tête appuyée sur ses blanches et belles épaules. C'était un enfant heureux, jouant avec sa soeur bien aimée. Les corsaires ne nous étaient même pas importuns: ils voyaient, comme une chose tout ordinaire, la tendre familiarité de la maîtresse de la maison et d'un petit bonhomme sans conséquence. Aussi, les plus galans, habitués à ne me regarder que comme un très-faible obstacle à leurs prétentions amoureuses, ne cessaient-ils d'adresser des billets doux, de pressantes déclarations à Rosalie, qui, dans nos entretiens secrets, ne manquait pas de me donner à lire les tendres aveux dont elle était l'objet. «Tu n'es pas mon amant, me répétait-elle, tu ne peux même pas l'être. Eh bien! toi seul tu suffis à mon coeur, et je sens que je serais moins heureuse, si je voulais chercher, dans une antre inclination, le plaisir que je trouve à aimer.»
—Ma foi, lui disais-je, je ne sais pas bien encore si je t'aime; mais tout ce que j'éprouve, c'est que je ne peux pas me passer de toi, et que je me jetterais mille fois dans le feu, plutôt que de souffrir qu'on te dît quelque chose qui ne te plairait pas. Tu vois bien cet ivrogne de Bon-Bord, qui commandait notre prise: depuis qu'il est à terre, et qu'il s'est un peu décrassé, il s'avise de faire le gentil auprès de toi; eh bien! la première fois qu'il m'ennuiera, et cela ne tardera guère, je le remoucherai d'importance.