Les approches de la terre.—Les passagers en pacotille.—La
Martinique.—Le coup de peigne.—Combat et naufrage.

La fréquence des grains qui nous tombaient à bord, l'amoncèlement des nuages poussés dans l'Ouest par la brise alisée, devenue plus forte et plus irrégulière, l'apparition des fous qui croisaient leur vol saccadé au dessus de notre mâture, les nuées de poissons-volans plus petits, qui s'élevaient devant nous comme une poussière vivante, avec l'écume que faisait jaillir la proue de la Gazelle, tout enfin nous annonçait l'approche de la terre après un mois de traversée. La préoccupation de notre capitaine passant les nuits sur le pont, enveloppé dans les pavillons qui lui servaient de couche, nous faisait pressentir, encore mieux que tous les autres indices, que le petit drame assez amusant de notre voyage, allait toucher à son dénouement.

Oh! combien les passagers se montrent ravis quand ils croient enfin flairer la terre! Les soucis, que les ennuis de la traversée ont accumulés sur leur front, font place à des lueurs de joie et de folie; leur attitude faible et gênée prend de l'assurance; leurs jarrets, brisés par les roulis, de l'élasticité. Leurs yeux, plus vifs, errant sur tous les points de l'horizon, cherchent avec un instinct trompeur le rivage promis, presque toujours où il n'est pas. Le nuage qui s'élève devant eux est pris pour un mont, une île, un cap, que sais-je; et le fantôme s'évanouit bientôt, pour faire place à d'autres ravissantes illusions. Nos aimables compagnons ne se sentaient pas d'aise: ils chantaient, sautaient, faisaient leur toilette, ouvraient, fermaient leurs malles à tout moment. C'était une nouvelle vie qui circulait dans leurs corps si longtemps abattus. La terre était devant eux. Les émotions pénibles, les privations, les petites querelles, tout allait être oublié, à la vue de la Martinique. Le jour où l'on découvre la terre est un jour de rédemption et de pacification générale.

Le capitaine se disposait aussi, en feuilletant ses papiers, à se présenter bientôt aux autorités de Saint-Pierre, et à ses correspondans. Il fit appeler un à un les passagers dans la chambre, pour avoir, avec chacun d'eux, un petit entretien préparatoire. Placé auprès du capot, j'entendis tout.

—Comme, en arrivant à Saint-Pierre, il me faudra rendre compte, au commissaire de la ville, de ce que vous venez faire dans la colonie, vous ne trouverez pas mauvais, leur dit-il, que je vous demande quels sont vos projets définitifs?

Une de nos dames lui répondit qu'elle allait à la Martinique, pour changer d'air et refaire sa santé.

—Mais jamais je n'ai entendu dire que l'air fût meilleur à la
Martinique qu'en France!

—Personne, je crois, monsieur le capitaine, ne peut m'empêcher d'aimer la chaleur.

—Et quels sont encore vos moyens d'existence, mademoiselle?

—Mes moyens d'existence, monsieur? Un homme plus galant ou moins curieux que vous, m'aurait épargné une telle question.