Nonobstant ces dispositions impies, Doublon ordonna à son mousse de lui apporter son gagne-pain. Le mousse lui monta un poignard, et alors, le chapeau bas et les mains jointes sur le gagne-pain en question, il récita à voix haute ce qu'il appelait son Pater. Les assistans répétèrent les derniers mots de cette prière, arrangée avec des variantes pour la mer et à l'usage des corsaires:
«Notre père, qui n'êtes pas plus aux cieux que partout ailleurs, votre nom soit sanctifié par ceux qui n'ont pas autre chose à faire; votre volonté soit faite et la nôtre aussi. Donnez-nous aujourd'hui notre coup de sacré-chien, et pardonnez-nous nos offenses, si vous le pouvez, comme nous ne pardonnons pas à tous ceux qui nous ont offensés. Ne nous induisez pas sous la volée d'un trois-ponts, mais délivrez-nous des balles et des boulets. Ainsi soit-il! Am…»
Le petit mousse, déluré négrillon, s'avisa de prononcer, avant les autres, le mot Amen.
«Non, sacré nom de D…, n'amène pas, mâtin!» lui crie Doublon.
Pour sa peine, le petit Bosse-Debout, qui avait voulu faire l'enfant de choeur, reçut quinze coups de martinet, pour s'être trop pressé de dire Amen, ou Amène. On eut soin de tourner le derrière du négrillon du côté d'où l'on désirait que vînt la brise; et, pour être encore plus sûr d'avoir du vent de cette partie, un mulâtre, qu'on appelait l'Homme-marié, alla se frotter la tête sur le bout de la barre du gouvernail; le derrière d'un mousse et la tête d'un cornard étant, disaient les matelots, les deux meilleurs procédés à employer pour faire venir la brise.
«C'est un drôle de particulier, que notre capitaine, n'est-ce pas, Léonard? me dit Livonnière, après avoir entendu Doublon réciter notre Pater-Noster. Je n'aime pas beaucoup les prières, mais je n'aime pae trop non plus qu'on se moque de celui qui est là-haut; car, on aura beau faire, le Bon-Dieu ou le Diable, comme on voudra l'appeler, n'est pas moins notre patron de chaloupe à tous.»
J'approuvai la justesse des observations de mon ami; mais je ne pus m'empêcher de trouver extraordinaire la réflexion très-pieuse et à coup sûr fort inattendue de mon pauvre Ivon.
La fessée donnée à Bosse-Debout commençait à produire son effet. La brise fraîchissait à mesure que le soleil s'élevait au-dessus de l'horizon. Nous avions fait du chemin depuis l'expédition de notre prise, et, courant comme une souris le long du bord de dessous le vent de la Guadeloupe, après avoir dépassé le canal des Saintes, le petit Requin se trouva le même jour, vers trois heures de l'après-midi, entre Antigues et Montserrat. La chaleur était suffocante à cet instant de la journée. L'homme de la barre veillait seul: fatigués de notre bal de nuit, nous nous étions tous étendus à plat-ventre sur le pont. Le mousse Bosse-Debout, chargé du soin de la cuisine, faisait bouillir le large potage que nous devions manger à souper.
Navire! navire! crie une voix aiguë, et la seule qui à bord eût ce timbre perçant. C'était notre négrillon, qui, en allant de sa cuisine à l'habitacle pour donner à goûter une cuillerée de soupe au timonier, venait d'apercevoir un bâtiment dans nos eaux.
A ce cri, tous les dormeurs, ou plutôt les dormeuses, car nous n'avions pas quitté nos travestissemens, se lèvent d'un seul coup, raides sur leurs jarrets et les yeux au grand ouvert!…