—Ainsi tu veux donc faire une espèce de navire de guerre de ton harem?

—Doucement, je n'dis pas ça. Je veux prendre du bon temps, tant que mon argent durera, c'est juste; mais je n'ai pas envie de mener mes mulâtresses comme des nègres, ni comme des moussailles. Je suis bon prince, au fond, tu sais bien. A présent, il faut te dire aussi que je ne suis plus un cul-goudronné, une manière de gouin. On me prend ici, soit dit entre toi et moi, pour une façon de monsieur, une moitié ou un quartier de noblesse de Basse-Bretagne, enfin.

—Tu plaisantes?

—Non, foi de Dieu! Et je te dirai même, à toi, pour que ça n'aille pas plus loin, entends-tu, que toute la négraille m'appelle Monsieur le Marquis, gros comme un boulet de trente-six.

—M. le marquis, allons donc! Pas possible.

—Puisque je te le dis, c'est possible, j'espère? Tu sens bien que je me fiche de ça comme de nager avec un aviron sans pelle; mais c'est égal, cela prouve qu'on ne me prend plus pour un matelot rahuché; et je n'sais pas, mais ça fait toujours plaisir, quoi!

Il fut convenu, entre le marquis de Livonnière et moi, que chacun irait de son bord, et ferait, à sa manière, autant de conquêtes qu'il pourrait, en moissonnant dans les rangs de la société au milieu desquels il jugerait le plus convenable de choisir ses victimes. Mon ami eut soin de me répéter, avant de me quitter, qu'à quelque heure du jour ou de la nuit que je me présentasse dans sa sultanerie, le muet ou la muette préposée à la surveillance de sa demi-douzaine de femmes, aurait ordre de me recevoir comme lui-même, et de commander branle-bas général de combat dans la maison, pour me faire honneur; puis il ajouta: Si je ne suis pas là quand tu viendras, et que ces citoyennes ne soient pas aimables au plus haut degré de l'horizon avec toi, tu n'auras qu'à me le dire, et le bout de garcette que v'là leur apprendra de l'aimabilité que de reste. Adieu, le pacha Ivon, marquis de Livonnière, sera toujours plus ton ami que celui de toutes les béguines et de tous les petits-nez au vent qu'il y a sous la tente de gaillard d'arrière du père éternel. Je te salue.

11.

PRISE DE LA MARTINIQUE.

Double confidence de Léonard et d'Ivon.—Leurs amours à la Basse-Terre.—Reddition de la Martinique.—Léonard retrouve son frère.—Négoce.