—Tu crois donc que c'est la peur qui me fait caler? Ne va pas te mettre ça dans le toupet, au moins; et pour te prouver que je ne tiens pas plus à ma peau que tu ne tiens toi-même à la tienne, c'est moi qui veux partir à présent dans ta nom de Dieu de pirogue…
La perspective du commandement et des périls venait de désarmer la colère de mon compagnon et de faire évanouir sa susceptibilité.
Le soir, notre pirogue était prête à nous recevoir, avec mes trois nègres, quelques effets très-légers et une demi-douzaine de bouteilles de tafia. Nous partîmes.
J'avais cédé le côté de tribord à Livonnière, comme la place d'honneur; j'étais allongé côte à côte contre lui, et sur le dos; car dans ces sortes d'embarcations, c'est dans cette posture qu'il faut se tenir pendant les plus longs trajets, sans se donner le moindre mouvement, de peur de faire chavirer la barque en lui faisant perdre l'équilibre. Une misaine, claire comme de la gaze et grande comme un mouchoir, faisait glisser sur la mer, un peu agitée, notre pirogue de quinze pieds sur deux de largeur, et calant tout au plus sept à huit pouces d'eau. Notre existence était entre les mains des trois nègres. Nous crûmes nous apercevoir, une ou deux fois, qu'ils cherchaient à faire sombrer l'embarcation et à nous noyer pour s'emparer ensuite des doublons dont ils nous savaient porteurs. Ennuyé de les surveiller, sans leur avoir fait connaître ce qu'ils risqueraient à nous jouer un mauvais tour, je tire de dessous mon gilet deux pistolets, en disant à mes lurons: «Le premier qui fait un mouvement sans mon commandement, je lui fais sauter la tête!» Livonnière, au même moment, place un de ses pistolets sous le menton du patron qui, de peur, se jette à la mer et disparaît. Les deux autres noirs lèvent leurs mains jointes au ciel, en implorant leur pardon. Livonnière monte le gouvernail de la pirogue, que le patron ne gouvernait auparavant qu'avec sa pagaie: il s'empare de la barre, et nous naviguons plus tranquilles, mais sans cesser néanmoins d'avoir les yeux sur notre équipage, et sans quitter nos pistolets. Quelques lames embarquaient çà et là à bord, par la faute du timonier, plus habitué à gouverner un grand navire qu'une pirogue. Mais enfin nous fûmes assez favorisés pour passer sans danger non loin des louvoyeurs anglais, et pour débarquer, la seconde nuit de notre départ, sur le rivage du Macouba, un des quartiers de la Martinique.
En mettant pied à terre sous la lame du bord de la mer qui venait de passer par dessus notre pirogue, nous nous vîmes entourés de gendarmes et de douaniers.
—Qui êtes-vous, messieurs? nous demande un des chefs de la brigade.
—Deux officiers du corsaire le Requin.
—Ah! du corsaire à Doublon, qui a fait une si belle prise?
—Oui, gendarmes.
—D'où venez-vous, messieurs?