Quand on manoeuvre à bord d'un navire, les passagers doivent éviter avec soin de ne pas gêner les matelots. Ce qu'ils ont de mieux à faire dans ces circonstances importantes, c'est de se retirer dans leurs chambres, ou de se tenir dans les parties du pont où leur présence peut devenir le moins importune. En général le rôle des passagers à bord doit être tout passif. Personne n'est plus jaloux que les marins, de l'autorité et de la profession qu'ils exercent; c'est une espèce de sacerdoce que leur métier, et ils éloignent autant qu'ils le peuvent, les profanes, du sanctuaire. Si jamais vous naviguez, vous vous ferez une idée du souverain mépris qu'ils ont pour toutes ces manières de femmelette qui réussissent si bien à terre dans vos salons. Ces hommes, habitués à régner sur la mer, sentent toute leur puissance, et ils cherchent rarement à en abuser quand vous semblez la reconnaître; ils se contentent de mépriser vos airs coquets, et les terreurs que vous inspire, au moindre mauvais temps, l'élément avec lequel ils jouent: aussi, avisez-vous de montrer du coeur, de la dureté dans le mauvais temps même, cherchez, s'il est possible, à vous rendre utile, et vous les verrez s'apprivoiser avec vous, et vous témoigner de l'intérêt, fussiez-vous une femme. Mais pour peu que vous pâlissiez quand ils vous ont assuré qu'il n'y a rien à craindre, ils vous prendront en aversion et jetteront sur vous un de ces sobriquets qu'ils savent appliquer, avec tant de méchanceté et de justesse, sur toutes les physionomies qui leur déplaisent; et il n'est pas d'hommes qui réussissent mieux qu'eux à trouver de ces noms ridicules qui s'attachent, comme une lèpre, à la tournure ou à la figure d'un individu. Il est, dans la marine militaire, des officiers qui n'ont jamais pu se dépêtrer des qualifications grotesques que leurs matelots avaient su lancer sur eux, comme un sort, et qui les ont accompagnés dans toute leur carrière, quelque brillante et quelque glorieuse qu'elle soit devenue.

Un navire, que j'ai connu, se perdait coulant bas d'eau à la suite d'une tempête: il fallut s'embarquer dans la chaloupe et la mer était très-grosse: on se compte; l'embarcation ne peut contenir que l'équipage et deux passagers. Quels passagers laisserons-nous embarquer? demande le capitaine. Ce vieux monsieur, répond un matelot, et cette brave dame.—Pourquoi cette dame, plutôt que l'officier de troupe que nous avons à bord?—Parce que cette dame a montré du coeur comme un homme, et que cet ancien officier a eu peur comme une femme… Le malheureux officier fut laissé sur le pont, à la place même où il avait eu de la peine à se traîner, tant son effroi avait été grand pendant la tempête.

Mille exemples de la sorte prouveraient, au besoin, la bienveillance que conçoivent les marins pour les personnes chez lesquelles ils rencontrent, à la mer, un courage et une résolution qui s'accordent avec l'intrépidité qu'ils trouvent en eux-mêmes dans les momens de péril.

Les passagers, en général, se montrent trop disposés à se familiariser avec les gens de l'équipage, et c'est un tort; car fort souvent ces hommes, dont l'originalité a quelque chose de si attrayant pour les personnes qui ne les connaissent pas, finissent par abuser de la familiarité qu'on a contractée avec eux. Rarement ils se montrent cependant quêteurs ou exigeans; l'habitude de mendier leur est même tout-à-fait étrangère, et elle ne conviendrait pas à leur rudesse, qui n'est pas d'ailleurs sans fierté. Mais, pour la plupart, ils sont enclins à prendre un ton inconvenant avec ceux qui semblent avoir oublié leur rang, pour se donner le plaisir d'étudier leurs habitudes et leur caractère. Aussi, je ne saurais trop conseiller aux passagers de se tenir à distance de l'équipage, et d'imiter la réserve des officiers, qui ne parlent ordinairement à leurs gens que lorsque la nécessité l'exige impérieusement, pour les choses dont l'utilité leur est démontrée.

Les longues privations auxquelles sont assujétis les marins finissent par les soumettre à des règles d'abstinence qui tiennent plus à la coutume encore qu'à la résignation. Ils supportent volontiers la nécessité de ne boire qu'une demi-bouteille d'eau pourrie et de ne manger qu'une demi-livre de biscuit rongé des vers. Les passagers, au bout d'une pénible traversée, se délectent en pensant au jour désiré où ils pourront s'étendre dans un bon lit et se repaître de légumes frais et de viandes succulentes, autour d'une table bien servie; mais rarement un marin, quelque dur qu'ait été son voyage, se livre à ces rêves de gourmandise: il sait qu'après avoir resté un mois à terre, il faudra se soumettre à de nouvelles privations, et il pense qu'autant vaut se faire une habitude d'être mal, que de se laisser aller aux douceurs d'une vie qui ne doit pas être la sienne. Quand arrive l'occasion de se dédommager dans les excès de toutes les contraintes qu'il s'est imposées, il a bien garde de la laisser échapper; mais au large il ne s'amuse guère à se créer de riantes illusions qu'un coup de mer peut détruire ou qu'un naufrage peut lui ravir avec la vie. On ne sait pas assez combien il y a de philosophie instinctive dans l'existence de ces êtres si insoucians des dangers qu'il courent, et si imprévoyans pour un avenir qui leur appartient encore beaucoup moins qu'à tous les autres hommes.

Quelquefois sur les attérages, au moment le plus décisif et le plus périlleux d'une longue traversée, vous voyez, quand le mauvais temps se déclare, le capitaine veiller avec inquiétude sur le pont, et ne pas pouvoir prendre, dans son anxiété, un seul moment du repos qui lui serait pourtant si nécessaire. Eh bien! dans ces circonstances terribles qui doivent décider du sort de toute la campagne et quelquefois de la vie de tout l'équipage, vous entendez les hommes de quart soupirer après l'heure où leurs camarades viendront prendre à leur tour la responsabilité des événemens qui se passeront sur le pont; mais quant à eux, dès que le quart est fini, ils se couchent en chantant, qu'il vente, qu'il tonne, et quels que soient les dangers qui les menacent: c'est le capitaine qui répond de tout, c'est une chose tacitement convenue, et il semble que la conservation de leur vie et les soins du salut commun ne regardent que leurs chefs. Ils diraient volontiers, en parlant de leur capitaine: S'il nous noie, tant pis pour lui; ce n est pas notre affaire. Et croyez-vous que sans cette stupide imprévoyance, providence des hommes condamnés à naviguer pour cinquante francs par mois, il existerait des matelots?

Mais c'est trop m'occuper des moeurs des équipages français, et de ces détails sur lesquels je reviens avec trop de complaisance, quand ils se rencontrent sous ma plume. De tels objets peuvent encore avoir leur charme pour celui qui se les rappelle comme des souvenirs liés aux premières émotions de sa vie; mais ils doivent quelquefois rebuter ceux à qui on les raconte. Revenons à la Gazelle.

À travers quelques accidens ordinaires aux voyages de mer, notre goëlette approchait du Tropique, et l'équipage entrevoyait, avec joie, le jour où le capitaine Niquelet lui permettrait de solenniser la cérémonie consacrée dans cette phase remarquable des longs voyages. Le jour des saturnales maritimes arriva enfin. Le navire, dès le matin, prit un air de fête. L'équipage et les passagers revêtirent leurs habits de dimanche, et ces derniers se disposèrent, avec ceux qui n'avaient pas encore vu le Bonhomme-Tropique, à recevoir le copieux baptême qui devait les initier à ces burlesques mystères des pontifes équatoriaux et tropicaux. Une petite chapelle fut dressée sur le gaillard d'arrière.

On commença, comme chose obligée, par faire voir, à la longue-vue, le cercle du Tropique du Cancer, à tous nos passagers, en plaçant un cheveu sur l'objectif de la lunette. Chacun d'eux s'étonna, comme d'habitude, que l'on pût apercevoir ainsi un des cercles de la sphère céleste. Jamais on n'avait voulu croire à ce prodige; mais il fallait bien se rendre à l'évidence. On apprend tant de choses en naviguant! A terre, il n'y a que des illusions. C'est à la mer qu'il faut aller, pour commencer à faire connaissance avec les réalités.

Un gros gabier, affublé d'une robe blanche et d'une longue barbe d'étoupes, monta sur les grandes barres, un harpon à la main. Toutes les bailles et tous les seaux avait été remplis sur le pont. La pompe d'étrave jouait depuis le matin, et faisait ruisseler à pleins tuyaux l'eau sacrée du baptême. Tout nous annoncait que les aspersions ne seraient pas épargnées. Dès la veille aussi, on avait eu la prévoyance de barbouiller, avec de la peinture noire, les deux petits mousses du bord, destinés à devenir les Diablotins du Dieu grotesque de l'Océan.