Celui-ci me fit signe que je pouvais satisfaire les désirs du malade.
Je vis alors que tout espoir était perdu. En approchant des lèvres frémissantes du mourant le breuvage qu'il me demandait, je ne pus, malgré mes efforts, lui cacher quelques larmes qu'il remarqua. Sa main chercha la mienne, et sa bouche altérée fit bourdonner à mon oreille ces mots qui me semblèrent sortir d'un tombeau: «Léonard…, mon bon… Léonard…. Adieu!…. Si jamais tu te trouves… dans le besoin, souviens toi, souviens-toi bien… de la… manière… de faire… des… mocaux…. Mon pauvre Léonard… Ah!…» Ivon n'était plus!
Ainsi, jusqu'au dernier moment, cet excellent homme, qui avait attaché sa vie à la mienne, et qui me l'aurait sacrifiée pour m'arracher au moindre péril ou pour m'éviter le chagrin le plus léger, veilla sur moi. Son attachement confraternel lui avait fait, même au lit de mort, braver ses nouveaux scrupules religieux, pour m'indiquer le moyen qui pouvait me préserver de la misère. Il n'avait vu que moi, que son cher Léonard, en expirant, et mon avenir avait été sa dernière pensée….
J'éprouvai après sa mort, pour la première fois, ce que c'est qu'une douleur de l'âme et un déchirement du coeur. Quoique si jeune encore, et malgré cette force qui me donnait tant de confiance dans mes propres ressources, je sentais que je venais de perdre une partie de moi-même, un ami que je ne remplacerais jamais. Je fus anéanti.
La nuit, on vit dans les rues de Saint-Pierre défiler un sombre cortège, à la lueur des torches funèbres, et aux sons lamentables des cloches de la paroisse du Mouillage. Deux marins, marchant lentement, portaient, à la tête du convoi, un hamac, à l'extrémité duquel étaient suspendus un sabre et une croix d'honneur. Une fosse, creusée à la Savane des Pères-Blancs, reçut la dépouille du pauvre Ivon, et quelque peu de terre, jetée à la hâte sur ses restes, me sépara à jamais de l'homme qui m'aimait le plus au monde, de celui auprès duquel j'aurais voulu périr dans un combat.
Oh! combien de fois, lorsque toute la ville était ensevelie dans le sommeil, et que la nuit environnait la vaste et silencieuse Savane des Pères-Blancs, j'allai seul sur cette tombe, me rappeler les jours passés avec l'ami qu'elle recouvrait! Combien de fois, à l'approche du jour, je quittai ces lieux, désespéré de n'avoir pu trouver sur ce cercueil une seule pensée religieuse! Oh! que l'espoir de revoir mon malheureux Ivon dans une autre vie aurait soulagé mon coeur! Mais rien, rien… là, sur ce tombeau, pas une pensée consolante!… Je me sentais le plus malheureux des hommes.