— Il a crié, braillé comme à l’ordinaire !… On a ordonné aux officiers-majors et à la garde de la préfecture maritime de me saisir… Mais doucement ! Avec mon poignard je me suis frayé aisément une route entre tous ces arrêteurs, et sans être obligé, fort heureusement encore, de me servir de la pointe d’une arme que je réservais pour une meilleure occasion… A présent, me voilà, et j’attends…

— Non, il faut fuir, et prévenir, pendant qu’il en est temps encore, le danger trop certain qui te menace !…

— Fuir ! et pourquoi ? Pour éviter d’être jugé comme l’a été le commandant ! Mais tu n’y songes donc pas ! Ce serait le plus grand honneur que ces gens-là pussent me faire ! Ils l’ont absous d’avoir abandonné un vaisseau, et moi ils me condamneraient pour avoir sauvé ce même vaisseau ! Car ce serait pour avoir eu, comme ils le disent, l’insubordination de sauver l’Indomptable, abandonné par un officier supérieur, que les juges au moins me puniraient, me frapperaient, me feraient fusiller peut-être ! Oh non, non, la perspective est trop belle, pour que je quitte ainsi la partie. Je veux résister à l’injustice, à l’ignominie de leur conduite ; je veux me venger d’eux enfin : l’occasion est belle, et j’attends qu’ils osent me sacrifier !

L’effervescence qui s’était emparée graduellement des idées de mon pauvre ami, pendant cet entretien si animé, devint telle, que pour me prouver que je perdrais toutes mes peines à essayer de vaincre la résolution qu’il avait prise d’attendre son arrestation, il défit son habit et se jeta sur son lit.

Bientôt, en continuant de causer avec lui, je crus remarquer non plus de l’exaltation seulement dans ses pensées, mais du désordre dans ses paroles. Alarmé de la gravité des symptômes que cet état nouveau semblait me révéler, je passai la nuit près de lui avec quelques autres de mes amis. Le lendemain l’ancien médecin en chef de l’Indomptable vint le voir : il le trouva dans le délire et ordonna qu’il fût transporté de suite à l’hôpital de la marine… Nous nous disposions à faire placer notre pauvre camarade sur un cadre pour l’accompagner jusqu’à l’hospice, lorsque un brigadier et deux gendarmes de la marine se présentèrent pour s’emparer de lui et le conduire à l’Amiral, par ordre du major-général…[1]

[1] Voir pour ce mot Amiral la [note] à la fin de l’ouvrage.

— Allez rapporter à l’officier supérieur qui a obtenu l’ordre de faire arrêter M. Mathias, qu’il est trop tard, cria un de mes confrères aux gendarmes ; vous pourrez même ajouter que vous nous avez vus conduire à l’hôpital l’aspirant qui a été assez malheureux pour n’avoir pas été coupé en deux par un boulet anglais !

Les gendarmes déconcertés nous laissent enlever le cadre du malade que nous suivons vers l’hospice, comme on suit le cercueil d’un ami que l’on a embrassé pour la dernière fois ; et tous les habitans de Rochefort, en voyant passer devant eux ce simple et triste cortége, nous demandaient avec curiosité : « Quel est le jeune homme que l’on transporte ainsi à l’hôpital ? » Et nous à chaque pas, nous leur répondions avec dédain : « C’est le jeune homme qui a commis le crime de sauver l’Indomptable. Vous le connaissez bien, vous qui vouliez, il y a quelques jours, le porter en triomphe dans vos murs. »

XII.
L’HOPITAL MILITAIRE. FUITE.

Que dans l’âge des passions égoïstes et de l’ambition, un homme souffre, languisse et meure de la soif insatiable de la fortune et des honneurs, ce n’est là subir qu’une de ces fatales destinées réservées à l’infirmité de notre espèce.