— Eh bien, oui. Écoute-moi, ma bonne Juliette. L’événement qui nous frappe est fâcheux, sans doute, et je ne veux pas chercher à t’en dissimuler la gravité ! Mais quelque cruel qu’il soit, je ne vois pas encore qu’il faille nous désespérer ; car il ne nous laisse pas sans ressource aucune. Quoique peu fortuné, je puis disposer de quelque argent qui, ajouté aux petites économies que tu as dû faire, pourra te mettre assez à l’aise, pour vivre, et pour vivre peut-être plus contente que si…

— Des économies ! tu ne sais donc pas que les femmes comme moi n’en font jamais, qu’elles dissipent en vains caprices tout ce qu’elles gagnent dans le déshonneur. Je dois à tout le monde et mes meubles ne sont même plus à moi… Voilà les économies que j’ai faites.

— Eh bien, il te reste encore un moyen de fléchir la rigueur du général ?

— Et lequel ?

— Écris-lui, mais toi-même, cette fois. Écris-lui tout ce qui te viendra dans la tête ; ton désespoir te servira mieux que mon éloquence. Tu as ici de l’encre rouge, dis-lui que c’est avec ton sang que tu lui traces une lettre. Ce procédé a quelquefois réussi dans les circonstances les plus désespérées.

— Tu crois ?

— J’espère du moins. Et puis, si le ciel veut que tu te rapatries avec ton bienfaiteur, je prends ici l’engagement solennel, pour ton repos et pour ton bonheur, de ne plus troubler votre union, et de me contenter loin de toi, de te savoir heureuse sans moi.

— Ah, oui ! pour avoir une occasion favorable de me quitter, en cachant le motif réel de ton abandon sous l’apparence d’un généreux sacrifice… Eh bien ! non, monsieur, vous n’aurez pas la satisfaction de vous montrer aussi noble à si peu de frais, et de jouir aussi facilement du prix d’une mauvaise action. Je n’écrirai pas, et vous me verrez plutôt mettre ma main au feu, que de tracer un seul mot au général. Je ne veux plus implorer le pardon de ma faute, et cette bouteille d’encre rouge qui devait me servir à écrire en caractères menteurs, une lettre humiliante que vous vouliez me faire tracer de mon sang,… voilà le cas que j’en fais…, tenez !… Voyez à présent de votre côté ce qu’il vous reste à faire avec une femme comme moi… Ce soir, je vous avertis que vous ne me retrouverez plus ici, pour peu que vous teniez à me voir encore, et je vous préviens que je vais fuir de cet appartement pour me réfugier dans une mansarde, dans cette même mansarde peut-être où vous m’avez connue si heureuse autrefois, et que je n’aurais jamais dû quitter pour mon honneur, pour votre gloire et pour notre repos.

— Je t’y suivrai, Juliette !… Tu as raison, sortons d’ici, je suis un insensé. Sortons vite…, à l’instant même, sortons…

— Tu m’y suivras, dis-tu !… Oh ! mon ami, que tu me rends heureuse, et que ton cœur, que j’ai trop légèrement soupçonné d’égoïsme et de dureté, est bon et généreux… Oh ! à présent, tiens, me voilà toute consolée ! Vois comme je suis contente. Je pleurais amèrement tout à l’heure, n’est-ce pas ; maintenant je vais chanter, si tu veux, de plaisir et de joie ! Tu sais, mon ami, que je n’étais pas née pour devenir une femme méprisable, et tu ne me confonds pas, toi au moins, avec les dernières créatures de mon sexe. Viens, ne perdons pas un temps précieux pour la félicité que nous allons goûter ensemble, pauvres, mais satisfaits. Je me contenterai d’une vie indigente, s’il le faut, mais moins honteuse que celle que je menais ici au sein d’une aisance qui m’humiliait. Partons tous les deux, allons chercher ensemble un autre asile ; nous en trouverons un. Si petit qu’il soit, il nous suffira et tu l’embelliras à mes yeux. Je n’emporte avec moi d’autre regret que celui d’avoir pris si tard, par nécessité, un parti que ma tranquillité et mon cœur auraient dû plus tôt me dicter. Partons !