Image trop frappante de cette bonne vie de corsaires, qu'il faut avoir faite pour la connaître, la concevoir et pour pouvoir bien la décrire! Dangers, insouciance, orgies, prodigalité, combats, querelles et misères, voilà de quoi elle se compose. Et pourtant qu'elle finit vite, remplie comme elle l'est de tout ce qui peut la varier et la rendre irritante!
Le soleil se leva pour le lougre l'Empereur, mais à travers des vapeurs brumeuses et froides, comme en hiver avec un bon frais de vent de nord. La piquante fraîcheur du matin réveilla le premier, le capitaine Felouc, qui, en se frottant les yeux, encore tout rouges de la ribote de la veille, aperçut tout son monde étalé sur le pont, dans les postures les plus nonchalantes. Le capitaine Felouc n'était pas tendre à jeûn. En voyant son lougre éviter le cap au Nord par l'impulsion de la brise qui lui glace l'oreille, il tourne sa mine refrognée du côté du vent, et, après avoir jeté un regard scrutateur sur les nuages qui filent vers le sud, il prend une barre d'anspect, réveille ses gens à grands coups, et en criant d'une voix passée au rum: Debout tout le monde, et va à terre me chercher un pilote!
A ces mots, et surtout à ces gestes, nos corsaires, endormis très-profondément une minute auparavant, se lèvent tous comme s'ils avaient été parés depuis une heure à obéir à l'ordre de leur capitaine.
On vire à pic sur le câble; on largue les rabans des voiles paquetées: c'est le grand appareil qui doit être hissé, car il s'agit de louvoyer pour sortir. Une embarcation se dispose à aller chercher le pilote à terre.
Mais à ce mot de pilote, le jeune Cavet, qui n'a pas encore parlé au capitaine Felouc, s'avance vers loi, le chapeau bas.
—Que veux tu? lui demande Felouc, en fixant sur lui ses deux yeux de loup.
—Mettre le corsaire dehors, si vous le voulez, capitaine, et faire la course avec vous?
—A quoi es-tu bon?
—A vous conduire partout où vous voudrez, dans les cailloux de la côte, depuis les Penmarck jusqu'au raz de Bréhat.
—Sans badigoincer?