—Ah! je vois ton plan, ajoute un des héros de l'expédition. Tu veux que nous enlevions à l'abordage le brick espagnol qui est mouillé au large? Excusez! il n'est pas dégoûté ce particulier-là? Et avec quoi soutirerons-nous, sans être trop curieux, ce marchand de boulets?
—Vous le verrez, une fois à la Bocachica.
—Ah. je sais à présent sa malice, dit un des expéditionnaires à l'un de ses camarades: il veut faire des quartiers-marrons avec les planches qu'il y a là-bas sur le plein, pour enlever l'espagnol; car avec des b.... de f.... barquasses comme ceci, il n'y a pas moyen d'accoster un navire de guerre, sans être vu à sept lieues dans la brume.
Cette idée d'un malheureux ivrogne qui jetait au vent ses paroles avinées, fut un éclair pour l'imagination de Rodriguez.
—Oui, mes garçons, s'écria-t-il aussitôt: c'est avec des quartiers-marrons que nous enlèverons le brick. C'était mon projet, mais à terre j'ai dû vous le cacher, pour ne pas ébruiter mon secret devant des espions espagnols peut-être.
—Avec des quartiers-marrons? Oui, je t'en fricasse, disent les uns.—Oui, oui, il a raison, disent les autres.—Non? non?—Si! si! Je te dis que ça ne vaut pas un f...., répètent les uns. Je te dis qu'il n'y a que ça de bon, répètent les autres.
Pendant ce temps, les embarcations font de la route, et en peu de minutes elles arrivent à l'endroit du rivage, le plus rapproché du mouillage où le brick espagnol se pavanait sous son large pavillon blanc, écussonné du sceau royal.
Un schooner américain, chargé de planches, stationnait dans cette partie du littoral. Rodriguez lui achète une petite portion de sa cargaison. Ses hommes se dégrisent avec la fraîcheur du matin. On cherche dans les environs, de gros bambous, et avec trois de ces énormes roseaux disposés triangulairement, on compose la charpente horizontale sur laquelle on cloue quelques planches. Trois radeaux, formés ainsi, se trouvent prêts, avant le soir, à recevoir les nouveaux Argonautes. C'est là ce qu'ils appellent des quartiers-marrons.
La nuit, une nuit obscure et légèrement agitée par un petit vent d'Est, s'étend enfin sur les flots, sur les chantiers improvisés par la bande expéditionnaire, et sur le brick espagnol mouillé sans défiance à dix ou douze encablures du bord de la mer.
Veille bien, malheureux équipage du brick! veille bien au bossoir, car dans cette Carthagène que tu braves, parce que tu la vois sans navires, sans chaloupes armées, il y a encore des renégats anglais et français, et ces gens-là savent, en sortant d'un cabaret, se créer des moyens terribles contre l'ennemi, et courir bravement aux périls qu'ils se sont faits eux-mêmes.... Veille bien, bon quart partout! que tes officiers et tes maîtres ne quittent pas l'oeil de dessus ces flots qui ne paraissent t'apporter que la fraîcheur de la nuit, mais qui ont déjà reçu comme un funeste fardeau, ces radeaux chargés d'immondes combattants, de tigres d'abordage... Veille bien, malheureux!... Mais non, les hommes de bossoir s'endorment sur le pied des bittes, l'officier de quart, fatigué de se promener, s'est assis, la tête pleine de douces idées sur le banc où il trouvera peut-être la mort et une mort honteuse. Le maître-d'équipage chante en attendant l'heure désirée où son coup de sifflet appellera l'autre bordée au quart. Et pendant ces moments de tranquillité à bord du brick, les trois quartiers-marrons de Rodriguez dérivent, gouvernés sur l'arrière par les chaloupes qui ont conduit les renégats à Bocachica. Le poids des combattants fait couler à moitié les radeaux sur lesquels ils sont entassés; mais Rodriguez leur répète: Attention, enfants, à ne pas mouiller votre poudre; et les forbans élèvent pour les préserver du contact de l'eau, leurs pistolets au-dessus des vagues qui battent leur ceinture.