Londres, reconnaissance, contrariété, passagers,
préparatifs de départ, départ.

En débarquant dans la vaste capitale du monde marin, notre Montenegro se sentit soulagé du poids des réflexions auxquelles deux mois de traversée l'ont livré sans distraction aucune. Il se retrouve au milieu de ces Anglais qu'il déteste, mais qui ne peuvent trahir son incognito. Cette multitude innombrable de figures qui passent sous ses yeux fatigués, ne lui offre aucun visage qu'il puisse craindre. Il peut rester là impuni, tandis qu'il lit dans les journaux et dans les brochures qu'on crie autour de lui: l'Histoire des crimes du pirate Rodriguez. Il éprouve même un certain plaisir à pouvoir braver, sans danger, la fatale réputation qu'il s'est acquise, au milieu de ses ennemis les plus acharnés. On raconte sa mort à ses côtés; on parle en sa présence des pirateries qu'il n'a jamais faites; et pendant qu'on exagère ses affreux exploits, il rêve aux moyens d'ajouter de nouveaux faits aux faits qui déjà ont attaché une si odieuse célébrité au nom qu'il a laissé chez les Colombiens.

Maître de choisir, avec les lettres de change qu'il a dans son portefeuille, le navire auquel il pourra confier sa fortune sur des mers éloignées, il parcourt les quais immenses des docks de Londres. Un trois-mâts désarmé, récemment capturé sur les côtes d'Afrique, fixe son attention: il le visite, il le marchande; il l'achète. Dans ces bureaux où des courtiers d'hommes vendent des matelots pour toutes les opérations que l'industrie ou l'avidité veulent tenter, il trouve un équipage. Son nouveau bâtiment portera le nom de Revanche: ce nom s'accorde bien avec les désirs qu'il nourrit et les projets qu'il médite. Il fait annoncer que la Revanche partira bientôt pour Calcutta, sous le commandement d'un capitaine anglais, qu'il associe à une entreprise dont il cache le but réel sous l'apparence d'une expédition commerciale. La Revanche devient l'objet de la curiosité des marins et des promeneurs, qui admirent, et la vélocité de ses formes, et l'élégance de son gréement, et le bon goût de ses emménagements.

Un jour où il se rend à bord pour donner, comme à l'ordinaire, les ordres qui doivent régler les travaux de l'armement, son capitaine anglais l'informe que des passagers sont venus visiter les chambres: un colonel de la compagnie des Indes et son épouse. Une fille, une gouvernante qui les suivait, lui a remis, avec une sorte de mystère, une lettre pour M. Rodriguez Montenegro. Ce nom de Rodriguez inscrit sur l'adresse, agite le coeur de notre pirate: il ouvre précipitamment la lettre et il lit avec effroi, avec terreur, ces mots qui lui laissent à peine la force de cacher son émotion au capitaine anglais, dont l'oeil suit tous ses mouvements:

«Celle à qui tu as voulu arracher la vie, pour prix d'avoir conservé tes jours, existe encore. Elle ne doit le malheur de te revoir qu'au nègre que tu avais chargé d'exécuter l'affreux projet qui a fait périr les complices de tes crimes. Enchaînée à tes pas, j'ai su découvrir le lieu où tu voulais échapper à tous les soupçons qui planaient sur toi. Un bâtiment m'a débarquée à Londres au moment où tu y arrivais. J'ai su m'attacher aux personnes que j'ai décidées à venir aujourd'hui chercher un passage à bord de ton bâtiment J'emploierai les jours que tu as voulu me ravir, à te poursuivre partout où tu voudras m'éviter. Si tu dis un seul mot, je te démasquerai, je t'accuserai et je périrai avec toi, toi sans qui il m'est impossible de vivre ou de mourir.

«Je ne me nomme pas. À cette écriture, que j'ai tracée de mon sang, tu reconnaîtras ce sang qui a déjà coulé pour toi, et tu devineras le nom de l'infortunée qui s'attache à ta vie, comme un remords ou comme un reste d'espérance.

«Adieu! tu me reverras bientôt pour ne plus te quitter.»

Mosquita! encore Mosquita! murmure Montenegro en se promenant sur le pont avec fougue et dépit. Maudit soit le jour où je crus aimer une femme! La vengeance d'un homme me paraîtrait cent fois moins implacable que les obsessions de cette jalousie qui s'acharne à me poursuivre jusque sur les mers que je voulais mettre comme un abîme, entre elle et moi!... Mais qu'elle ne croie pas m'asservir à l'esclavage qu'elle prétend m'imposer. La mort, la mort la plus affreuse me paraîtrait préférable au supplice de redouter sans cesse la présence d'un être qui m'est devenu si odieux!.. Elle s'attacher à ma vie comme un fantôme accusateur!... Elle me menacer de faire tomber sur ma tête le soupçon, qu'elle tiendrait suspendu comme une épée!... Tous les liens qui m'attachaient à elle sont rompus depuis long-temps, et, une fois l'amour évanoui, la pitié éteinte, il reste le dégoût, la vengeance et le châtiment...

Une voiture élégante roule sur le quai du dock où la Revanche est amarrée. Cette voiture, dont le bruit arrache Montenegro à sa préoccupation, s'arrête. Un jockei descend; il remet dans les mains agitées du pirate, un billet de la part du colonel Fischel. C'est une invitation au capitaine espagnol de vouloir bien se rendre chez le colonel pour traiter du passage que celui-ci désire prendre à bord de la Revanche. La voiture attend Montenegro. Elle le conduit à Peccadilli, dans un hôtel élégant. Le marin voit s'avancer vers lui, du fond d'une longue cour, un homme d'une quarantaine d'années, à la figure noble et froide, aux manières polies et réservées. C'est le colonel. Il invite le capitaine à monter dans un salon où une femme belle, encore jeune et richement parée, lit avec distraction un livre qu'elle quitte nonchalamment eu apercevant Montenegro. Après quelques questions sur le jour du départ, la longueur présumée de la traversée, l'état du navire, sa marche, les commodités du logement, on parle du prix du passage. Le colonel veut occuper toute la chambre, à l'exception des cabines réservées au capitaine et aux officiers. Montenegro, encore tout ému de la lettre de Mosquita, répond avec distraction, et en prévoyant avec inquiétude l'instant où Mosquita peut-être paraîtra. Il n'insiste pas d'ailleurs sur le prix qu'il a fixé, Ses manières, dont la contrainte qu'il éprouve laisse encore deviner l'abandon et la vivacité, paraissent plaire au colonel; et sa femme, la jolie Sophia, remarque, avec une modeste curiosité, les nobles traits de ce jeune marin, empreints d'un air d'héroïsme et de franchise. On parle du nombre de passagers dont se compose la famille du colonel: lui, sa femme et trois domestiques... Mosquita sans doute sera comprise dans ces derniers... Mais elle ne paraît pas encore, et Montenegro respire plus librement. On se quitte, on est tombé d'accord sur toutes les conditions. On reverra le capitaine chaque jour avant le départ de la Revanche... Les époux anglais sont enchantés de Montenegro, et lui s'abandonnerait presqu'au plaisir de s'être assuré de tels compagnons de voyage jusqu'à Calcutta, sans la crainte qu'il éprouve de voir arriver avec eux la femme dont l'idée pèse tant sur son coeur et sur son esprit.

L'armement de la Revanche s'exécute avec promptitude, et le colonel, fidèle à sa promesse, vient chaque jour à bord; quelquefois Sophia l'accompagne, mais Mosquita ne paraît pas avec eux. Le moment du départ approche pourtant, et Montenegro se flatte de l'espoir que la femme qui s'est promis de le suivre, aura peut-être renoncé à la folie de son projet inconcevable. Ce n'est qu'au bas de la Tamise que ses passagers le rejoindront. Le navire dérive avec le courant du fleuve, et l'on voit arriver enfin à bord, le colonel, son épouse, deux domestiques et une femme dont les traits sont voilés sous un large chapeau de paille. Sa mise est simple, sa tournure modeste. Montenegro ne s'occupe que d'elle: aucun de ses mouvements ne lui échappe. Il ne pressent que trop que c'est là le fantôme qui depuis près d'un mois, agite toutes ses nuits, poursuit tous ses rêves d'avenir... Cette femme passe devant lui: il cherche à voir la figure qu'elle évite encore de lui montrer... Il parvient enfin à découvrir cette figure, qui l'inquiète, qui le tourmente, qui le fatigue: c'est Mosquita! c'est Mosquita!..