—Oui, quelques douzaines de baptêmes, in aquâ vitæ ou bien in aquâ vitæ æternæ, répondit gaiement frère José, en posant son cahier de notes sur la table près de laquelle il était assis. Mais ne calomnions pas aussi légèrement, ajouta-t-il, le prochain absent, car le voici qui nous arrive tout juste ce cher prochain, par la ligne la plus courte d'un point à un autre.
—Par la ligne droite? pas possible, s'écria tout étonné et tout enchanté le capitaine… Puis après avoir mis un instant la tête à la fenêtre, il reprit avec un air de surprise et de satisfaction: C'est ma foi vrai! Dieu et la médecine en soient loués: il est à jeun!
C'était bien en effet maître Bastringue en personne qui nous venait ainsi, la mine un peu renfrognée, mais calme; la tournure toujours lourde, mais libre et assurée. Les premières paroles qu'il nous fit entendre en entrant, me semblèrent d'un laconisme caractéristique… Plus souvent, grognona-t-il, en s'adressant au capitaine, qu'une autre fois tu me feras embarquer une médecine dans le fond de ma cambuse! Depuis ce matin que j'ai mis le muffle dans ce gamelot de drogailles qu'on m'a donné à renifler, voilà la première fois que je reste une demi-heure sans être obligé, sous votre respect à tous, de dégréer mes culottes! Ouf!… Entends-tu encore comme ça gargouille, les grenouilles que j'ai dans la cale?
—Et comptes-tu pour rien, lui demanda Salvage, le nettoyage en grand de ta cale, et la maladie que le purgatif vient de te faire éviter?
—Jolie manière de nettoyer la cale d'un homme, que d'empester toute la maison de mon hôtesse, et que de chavirer le tempérament d'un chrétien pour l'opposer d'avoir une maladie qui ne serait jamais peut-être bien tombée à son bord! Je voudrais pour je ne sais pas quoi, avoir pendant deux heures de temps seulement sous le vent à moi, le paliaca de docteur qui m'a fait abbraquer cette poison de purge… Pouah!…
Puis, les narines ouvertes et la figure hagarde, le sauvage matelot se mit à promener autour de lui et sur moi des regards étonnés et défians: on aurait dit que, comme certains animaux carnassiers, il eût voulu flairer tous les objets qui l'environnaient avant de hasarder un pas qui pût l'exposer à trébucher dans quelque piége. Jamais, je l'avoue, je n'avais encore vu de si près, d'homme d'un extérieur aussi farouche et pour ainsi dire aussi fauve, que celui que m'offrait en ce moment le plus inculte de mes trois pirates. Toute sa personne exhalait comme un câble, une odeur de cordage et de goudron; la médecine qu'il avait avalée le matin et dont il paraissait encore ressentir les effets ultérieurs, pouvait bien, il est vrai, contribuer à donner à sa physionomie l'air de sournoiserie et d'inquiétude qui me déplaisait tant en lui. Mais en faisant même abstraction de cette cause accidentelle, je jugeai bien que maître Bastringue, dans son état ordinaire, devait être encore le plus laid et le plus repoussant de tous les marins que jusque là j'avais eu occasion d'observer.
Salvage, toujours attentif à prévenir et à m'épargner tout ce qui pourrait être susceptible de m'embarrasser ou de me choquer en présence de son cher confrère, attira Bastringue dans un coin de l'appartement pour lui glisser à l'oreille quelques paroles auxquelles je vis bien que je ne devais pas être étranger. Après avoir accordé un moment d'attention à la confidence du capitaine, le rude matelot, dont les yeux s'étaient fixés sur ma figure pendant ce court entretien, s'approcha de moi pour me demander avec la brusquerie qui lui était ordinaire:
—C'était donc vous le petit jeune homme qui dormait ce soir là, chez défunte mamzelle Zirou? Puis sans se donner le temps d'attendre une réponse affirmative, le rustre ajouta: Ça faisait une bien belle fille dans son temps. Elle n'en avait qu'un, mais il était beau!
Mamzelle Zirou, comme on se le rappellera encore peut-être, était borgne, et c'est au seul œil que possédait de son vivant la pauvre créole, que maître Bastringue faisait allusion en ce moment.
Ces quelques mots de regret accordés en passant à la mémoire fugitive de l'infortunée mamzelle Zirou, reportèrent les souvenirs un peu confus du matelot sur le bon temps qu'il avait passé à la Pointe-à-Pitre dans le cabaret de la défunte. L'éloge du tafia que l'on buvait chez l'honnête fille n'eut garde d'être oublié, et cette partie de l'oraison funèbre de la maîtresse du café de la Pointe, fut traitée par le panégyriste avec un ton et une énergie d'expression qui me prouvèrent encore plus l'étendue des connaissances profondes de l'orateur en fait de tafia, que la sensibilité de son âme. Mais, grâce à la conversation qui venait de s'établir entre nous au sujet de mamzelle Zirou, je trouvai moyen, en adressant plusieurs fois la parole à maître Bastringue, de renouveler connaissance avec ce personnage que je n'avais encore vu qu'une fois, et qui de son côté se ressouvenait à peine de m'avoir entrevu dormant près du comptoir du café de la Pointe.